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Linus Torvalds refuse de transformer la documentation du kernel en champ de bataille idéologique « anti-IA » : arrêtez de faire toute une histoire de « l'IA slop » dans la documentation du noyau

Le , par Stéphane le calme

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Linus Torvalds refuse de transformer la documentation du kernel en champ de bataille idéologique « anti-IA » :
arrêtez de faire toute une histoire de « l'IA slop » dans la documentation du noyau ; vous ne changerez l’avis de personne

Lorsque Linus Torvalds intervient publiquement, ce n’est jamais anodin. Le créateur du Linux kernel n’a jamais cultivé le consensus mou, et son dernier coup de gueule contre ce qu’il appelle implicitement la croisade anti-« AI slop » dans la documentation du noyau s’inscrit dans une longue tradition de franc-parler brutal mais cohérent. Le message est clair : faire de la croisade idéologique contre les contenus générés par IA un sujet central dans la documentation du kernel est, selon lui, une perte de temps. Pire, cela détourne l’attention de ce qui compte réellement dans un projet logiciel critique : la qualité technique, la vérifiabilité et la responsabilité humaine.

L'IA est arrivée discrètement dans le noyau Linux via l'outil AUTOSEL.

En fait, depuis des années, le processus de stabilisation du noyau Linux repose sur des mainteneurs expérimentés qui décident quels correctifs appliquer aux branches dites stables. Pour les aider, un outil baptisé AUTOSEL a été développé. Sa mission : sélectionner automatiquement des correctifs pertinents en se basant sur des modèles statistiques.

Dans un discours prononcé lors du sommet Open Source Summit 2025 en Amérique du Nord, Sasha Levin, hacker du noyau Linux et ingénieur émérite chez Nvidia, a cité l'exemple d'un petit correctif en amont apporté à git-resolve dans le noyau Linux 6.16. Cet outil résout les problèmes liés aux identifiants de commit incomplets ou incorrects, un problème mineur mais gênant pour les principaux responsables de la maintenance. Levin a utilisé l'IA pour écrire l'intégralité de la routine : « La seule chose que j'ai faite, c'est de revoir le code et de le tester pour m'assurer qu'il fonctionnait. »

Mais récemment, AUTOSEL a évolué. Il s’appuie désormais sur des techniques d’IA avancées, notamment les embeddings, qui permettent d’analyser le sens du code et des commentaires. L’idée est séduisante : accélérer la sélection de correctifs en laissant l’IA repérer ceux qui semblent les plus utiles et les plus sûrs.


L'IA pour les ingénieurs noyau : intervention de Sacha Levin

Le fond du message : la technique avant la morale

Linus Torvalds répondait à un message du développeur de noyau Lorenzo Stokes, affilié à Oracle, qui semble prudemment anti-LLM : « Considérer les LLM comme "un outil parmi d'autres" revient à dire que le noyau est immunisé contre cela. Ce qui me semble être une position ridicule. » Pour mettre les propos de Stokes dans le contexte, il faut savoir qu'il répondait à un e-mail de Dave Hansen. Rappelons qu'une équipe travaille actuellement à l'élaboration d'un ensemble de directives claires et sans ambiguïté concernant les contributions au noyau assistées par des bots LLM.

Il faut reconnaître que c'est une question urgente. Les gens utilisent déjà des assistants de codage LLM pour travailler sur le code du noyau : par exemple, l'année dernière, Dmitry Brant, développeur chez Wikimedia, a publié un article sur son blog intitulé « Utiliser Claude Code pour moderniser un pilote de noyau vieux de 25 ans ».

Torvalds a répondu en ces termes à Stokes :

« Non. C'est votre position qui est ridicule.

« Il est inutile de parler d'AI slop. C'est tout simplement stupide.

« Pourquoi ? Parce que les adeptes de l'AI slop ne vont pas documenter leurs correctifs en tant que tels. C'est une évidence tellement flagrante que je ne comprends pas pourquoi quelqu'un évoque l'AI slop.

« Alors arrêtez cette idiotie.

« La documentation est destinée aux acteurs honnêtes, et prétendre le contraire n'est qu'une posture inutile.

« Comme je l'ai dit en privé ailleurs, je ne veux pas que la documentation sur le développement du noyau soit une déclaration d'IA. Nous avons suffisamment de personnes des deux côtés, entre ceux qui pensent que « le ciel va nous tomber sur la tête » et ceux qui pensent que « cela va révolutionner l'ingénierie logicielle ». Je ne veux pas que la documentation sur le développement du noyau prenne parti pour l'un ou l'autre camp.

« C'est pourquoi je tiens absolument à ce que ce soit une déclaration « juste un outil ».

« Et le problème de l'IA ne sera PAS résolu par la documentation, et quiconque pense le contraire est soit naïf, soit veut « faire une déclaration ».

« Aucune de ces deux raisons n'est valable pour la documentation. »

Il semble que ce que Torvalds remet en cause, ce n’est pas l’existence de contenus médiocres (AI slop) produits par des modèles de langage. Il ne nie pas non plus que l’IA puisse générer du texte approximatif, imprécis ou tout simplement faux. Son point de friction est ailleurs. Pour lui, transformer la documentation du noyau Linux en tribune morale contre l’IA relève d’un contresens. La documentation n’est pas un manifeste politique, encore moins un espace de pédagogie militante. Elle est un outil de travail destiné à des développeurs qui savent déjà faire la part des choses.

Dans la vision de Torvalds, un document technique doit être jugé sur ce qu’il contient, pas sur la manière dont il a été produit. Si un texte est exact, maintenable et compréhensible, son origine importe peu. À l’inverse, un texte erroné reste erroné, qu’il ait été écrit par un humain fatigué à trois heures du matin ou par un LLM particulièrement confiant.


« Vous ne changerez l’avis de personne » : une critique de l’activisme symbolique

Torvalds a fait plusieurs commentaires sur le codage assisté par LLM-bot à plusieurs reprises ces dernières années. En 2024, il a déclaré : « L’intelligence artificielle c’est 90 % de marketing et 10 % de réalité » après avoir dit « Je ne veux pas participer au battage médiatique. Attendons 10 ans et voyons ce qu’il en est avant de faire toutes ces déclarations. »

Un an plus tard, il a déclaré qu'il était d'accord avec le vibe coding tant qu'il n'était pas utilisé pour quelque chose d'important, ce qui était un peu inattendu. Tout en reconnaissant la complexité du noyau Linux (environ 40 millions de lignes de code), Linus Torvalds considère que les outils d'intelligence artificielle peuvent contribuer à réduire les obstacles à l'entrée pour les nouveaux contributeurs en simplifiant l'apprentissage et la compréhension des processus du noyau. Il conseille néanmoins aux nouveaux programmeurs de commencer par des projets plus modestes avant de s'attaquer au développement du noyau.

Linus Torvalds voit l'intelligence artificielle comme un outil de vérification ou d'organisation, mais pas comme un outil pour le processus créatif (la programmation). Par analogie pour le créateur de Linux, l'IA est à la programmation ce que l'Autotune est à la musique. Si on met l’Autotune à contribution pour permettre à des personnes sans talent de chanter, l’on n’obtient qu'une musique de mauvaise qualité. Le vrai talent n'a pas besoin d'Autotune pour le processus créatif. Seuls les producteurs paresseux en ont besoin.

Cette fois-ci, s'il fallait résumer l’essentiel de sa position, nous pourrions dire ceci : faire de l’IA un problème moral dans les documents du kernel ne changera l’avis de personne. Pour un public de développeurs systèmes, déjà exposés aux limites réelles des outils d’IA, ces avertissements relèvent de l’évidence. Pour les autres, ils sont tout simplement ignorés.

Cette critique vise une forme d’activisme symbolique de plus en plus fréquente dans les projets open source. À défaut de pouvoir contrôler réellement les usages, certains tentent de les encadrer par des messages d’avertissement, des clauses morales ou des rappels éthiques omniprésents. Torvalds balaie cette approche d’un revers de main : elle donne bonne conscience, mais n’améliore ni le code ni la documentation.


Une vision pragmatique de l’IA dans le développement logiciel

Ce positionnement s’inscrit dans une vision très pragmatique du rôle de l’IA dans le développement. Pour Torvalds, les outils d’assistance, qu’ils soient basés sur l’IA ou non, sont des amplificateurs. Ils amplifient les compétences comme les erreurs. Le véritable problème n’est donc pas l’outil, mais la dilution de la responsabilité individuelle.

Dans un projet comme le noyau Linux, chaque ligne acceptée engage la responsabilité d’un mainteneur humain. C’est cette chaîne de responsabilité qui garantit la qualité du projet, pas l’interdiction ou la stigmatisation d’un outil. Introduire l’IA comme bouc émissaire revient, selon cette logique, à masquer les vrais enjeux : revues de code rigoureuses, tests, traçabilité des changements et exigence technique constante.

La documentation du kernel, un espace sous tension

La polémique révèle aussi une tension plus large autour de la documentation technique. Longtemps négligée, parfois mal aimée, la documentation est aujourd’hui au cœur des débats parce qu’elle est devenue un point d’entrée privilégié pour les outils d’IA générative. Certains craignent qu’elle ne devienne un gisement de textes recyclés, approximatifs ou redondants.

Torvalds rappelle implicitement que la documentation du kernel n’a jamais été parfaite. Elle a toujours été hétérogène, parfois austère, souvent écrite par des développeurs pour des développeurs. Chercher à la « purifier » au nom d’un combat contre l’IA revient à projeter sur le kernel des débats qui dépassent largement son périmètre.

Open source et IA : un conflit de valeurs mal posé

Derrière cette prise de position se cache un malaise plus profond dans l’écosystème open source. L’IA générative remet en question des notions centrales comme l’attribution, la contribution et la reconnaissance du travail humain. Certains projets réagissent par le rejet, d’autres par la régulation morale. Torvalds, fidèle à lui-même, choisit une troisième voie : l’indifférence fonctionnelle.

Pour lui, l’open source ne se définit pas par l’intention morale des contributeurs, mais par des processus concrets : licences, revues, gouvernance et qualité du résultat final. Tant que ces piliers tiennent, le reste relève du bruit de fond.

Une position inconfortable mais cohérente

La sortie de Torvalds peut choquer dans un contexte où la critique de l’IA est devenue presque réflexe. Pourtant, elle est parfaitement cohérente avec sa trajectoire. Depuis trente ans, il défend une vision du logiciel où les débats idéologiques n’ont de valeur que s’ils se traduisent par des améliorations tangibles.

En refusant de transformer la documentation du kernel en champ de bataille contre « l'AI slop », Torvalds rappelle une règle simple mais souvent oubliée : dans les systèmes critiques, la morale ne remplace ni l’ingénierie ni la responsabilité. Le reste, qu’on le veuille ou non, n’est que du texte.

Source : Lorenzo Stokes,

Et vous ?

Que pensez-vous des propos et de la position de Linus Torvalds ?

La documentation technique doit-elle rester strictement utilitaire ou peut-elle, à un moment donné, intégrer des positions de principe sur les outils utilisés pour la produire ?

L’IA générative pose-t-elle un problème réellement nouveau pour la qualité de la documentation, ou ne fait-elle qu’exposer des faiblesses déjà anciennes dans les processus de relecture et de maintenance ?

En insistant sur la responsabilité humaine, Torvalds ne minimise-t-il pas le risque d’une normalisation progressive de contenus médiocres, plus difficiles à détecter lorsqu’ils sont bien rédigés mais techniquement faux ?

L’activisme symbolique observé dans certains projets open source est-il une dérive idéologique ou une tentative maladroite de reprendre le contrôle face à des outils devenus omniprésents ?

Enfin, le cas du noyau Linux est-il un modèle exportable, ou une exception liée à sa gouvernance très centralisée et à son niveau d’exigence hors norme ?
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