Microsoft pousse Copilot comme le compagnon universel de la productivité moderne, de la bureautique au développement logiciel. Pourtant, en interne, le tableau serait beaucoup moins flatteur. Selon plusieurs témoignages concordants, nombre d’ingénieurs de Microsoft eux-mêmes utiliseraient peu, voire pas du tout, l’outil que l’entreprise présente comme un pilier stratégique de son avenir. Un décalage troublant qui interroge à la fois la maturité réelle de Copilot, la sincérité du discours marketing et, plus largement, la manière dont l’IA est industrialisée à marche forcée dans les grandes organisations technologiques.Depuis deux ans, Copilot est devenu bien plus qu’un simple produit. Il s’agit d’un récit. Microsoft le décline partout, dans Word, Excel, Outlook, Teams, Windows et dans les environnements de développement. Copilot est présenté comme un accélérateur cognitif, un assistant transversal capable de comprendre le contexte, d’anticiper les besoins et de fluidifier le travail intellectuel. À écouter les présentations officielles, ne pas utiliser Copilot reviendrait presque à refuser l’électricité dans un bureau moderne.
Ce positionnement est cohérent avec la stratégie globale de Microsoft, qui a fait de l’IA générative le cœur de sa différenciation face à Google et Apple. Copilot est la couche visible d’un investissement colossal, tant financier que symbolique, censé transformer durablement les usages professionnels.
L'entreprise est allée plus loin : elle tente de transformer Windows 11 en un OS IA. À ce sujet, Yusuf Mehdi, vice-président exécutif et directeur marketing grand public chez Microsoft, a déclaré lors d'une réunion d'information : « Nous pensons être à l'aube d'une nouvelle évolution, où l'IA ne se limite plus à ce chatbot, mais s'intègre naturellement dans les centaines de millions d'expériences que les gens utilisent chaque jour ». Et d'ajouter : « Notre vision est la suivante : réécrivons l'ensemble du système d'exploitation autour de l'IA et construisons ce qui deviendra véritablement le PC IA. »
Microsoft a lancé une série de fonctionnalités dans Windows qui permettront d'intégrer des fonctionnalités d'IA dans les PC Windows 11 classiques, sans que les consommateurs aient à acheter un PC Copilot Plus spécial. Le changement le plus important est que Microsoft pense que les utilisateurs voudront parler à leur ordinateur et demander à Copilot d'effectuer des actions à leur place. « Vous devriez pouvoir parler à votre PC, lui faire comprendre ce que vous dites, puis voir la magie opérer », explique Mehdi. « Avec votre permission, nous voulons que les utilisateurs puissent partager avec leur IA sur Windows ce qu'ils font et ce qu'ils voient. Le PC devrait pouvoir agir en votre nom. »
D'ailleurs, l'entreprise a franchi une étape majeure dans l’évolution de Windows 11 : le système d’exploitation n’est plus seulement un cadre pour vos applications — il devient, ou aspire à devenir, un véritable acteur (« agent ») dans votre environnement informatique. Baptisé « agentic OS », ce concept recouvre une myriade de nouveautés, centrées sur les « agent » IA qui interagiront avec vos fichiers, vos applications et vos tâches, dans une logique de productivité augmentée mais aussi de nouveaux défis en matière de contrôle et de sécurité.
Microsoft explique ce que c'est :
« Un espace de travail d'agent est un espace distinct et isolé dans Windows où vous pouvez accorder aux agents l'accès à vos applications et fichiers afin qu'ils puissent effectuer des tâches pour vous en arrière-plan pendant que vous continuez à utiliser votre appareil. Chaque agent fonctionne à l'aide de son propre compte, distinct de votre compte utilisateur personnel. Ce compte dédié à l'agent établit des limites claires entre l'activité de l'agent et la vôtre, permettant ainsi une autorisation limitée et une isolation du temps d'exécution. Vous pouvez ainsi déléguer des tâches à des agents tout en conservant un contrôle total, une visibilité sur les actions des agents et la possibilité de gérer les accès à tout moment.
« Les agents ont généralement accès à des dossiers connus ou à des dossiers partagés spécifiques, ce qui se reflète dans les paramètres de contrôle d'accès du dossier. Chaque agent dispose de son propre espace de travail et de ses propres autorisations : ce à quoi un agent a accès ne s'applique pas automatiquement aux autres. Ces espaces de travail sont conçus pour être légers et sécurisés, avec une utilisation de la mémoire et du processeur qui s'adapte en fonction de l'activité. Windows ajoutera progressivement différents types d'espaces de travail avec différentes capacités. Dans cette première version préliminaire, l'espace de travail de l'agent s'exécute dans une session Windows distincte, ce qui permet aux agents d'interagir avec les applications en parallèle de votre propre session. Pour les opérations courantes, cette configuration est plus efficace qu'une machine virtuelle complète telle que Windows Sandbox, tout en offrant une isolation sécurisée, une prise en charge de l'exécution parallèle et en laissant le contrôle à l'utilisateur. L'expérience globale et le modèle de sécurité sont activement perfectionnés afin de respecter les principes clés de transparence, de sécurité et de contrôle par l'utilisateur ».
Une adoption interne étonnamment faible
Le problème, c’est que cette vision se heurte à la réalité du terrain. D’après plusieurs ingénieurs interrogés, Copilot ne serait pas un réflexe quotidien en interne. Certains l’ouvrent occasionnellement, d’autres l’ont simplement désactivé. Non par rejet idéologique de l’IA, mais parce que l’outil n’apporterait pas, dans leur pratique concrète, un gain suffisant pour justifier son usage systématique.
Ce constat est d’autant plus frappant que Microsoft dispose d’un vivier d’utilisateurs internes ultra-qualifiés, parfaitement au fait des capacités et des limites des modèles. Si Copilot ne parvient pas à convaincre ses propres créateurs et mainteneurs, la question se pose inévitablement de sa valeur réelle pour des utilisateurs moins techniques, moins exigeants ou simplement moins tolérants aux approximations.
Des rapports récents indiquent que certaines équipes ont commencé à utiliser une intelligence artificielle alternative provenant de l'extérieur de l'entreprise, une décision que de nombreux observateurs trouvent ironique, compte tenu de la promotion très médiatisée de Copilot par Microsoft.
La pratique connue sous le nom de « dogfooding » (littéralement « nourrir son chien »), qui consiste pour les entreprises à tester rigoureusement leurs propres produits avant de les commercialiser, est une tradition de longue date dans la Silicon Valley. Microsoft a toujours été fier de cette approche, qui garantit que ses employés adoptent en premier lieu les innovations développées en interne. Aujourd'hui, de nouvelles initiatives soulignent un changement : les exigences pratiques poussent parfois les employés à utiliser des outils développés en externe, en particulier lorsque ceux-ci offrent une plus grande efficacité ou une meilleure ergonomie.
En fait, Microsoft avait commencé à intégrer les modèles Claude Sonnet dans sa division développeurs dès l’an dernier. Ce mouvement s’est accéléré avec une adoption progressive dans les offres payantes de GitHub Copilot. Mais la dynamique actuelle va plus loin : Claude Code est désormais expérimenté à grande échelle dans plusieurs divisions stratégiques.
La nouvelle équipe CoreAI, dirigée par Jay Parikh, teste activement l’outil. Plus récemment, la division Experiences + Devices, responsable de Windows, Microsoft 365, Outlook, Teams, Bing, Edge ou encore Surface, a été invitée à l’installer et à l’utiliser. Même les équipes travaillant sur les Copilot métiers ont reçu l’autorisation de l’employer sur l’ensemble de leurs dépôts de code.
Dans les faits, les ingénieurs sont désormais encouragés à utiliser à la fois Claude Code et GitHub Copilot, puis à comparer les deux. Cette démarche comparative interne est révélatrice : Microsoft cherche moins un remplacement immédiat qu’une compréhension fine des complémentarités et des limites de chaque solution.
La simplicité l'emporte-t-elle sur l'innovation interne ?
Plusieurs initiés suggèrent que la simplicité est un facteur majeur à l'origine de ce changement. Certains modèles concurrents offriraient une expérience plus fluide tant pour les développeurs de logiciels que pour le personnel moins technique. Dans des environnements de travail en constante évolution, la facilité d'intégration et les interfaces intuitives l'emportent souvent sur la fidélité à la marque ou à l'origine.
Face à des délais serrés ou au déploiement de nouvelles fonctionnalités, les développeurs peuvent opter pour l'outil qui rationalise le plus efficacement le flux de travail, même si cela implique de choisir une technologie externe plutôt que Copilot de Microsoft.
Ce qui semble contradictoire à première vue reflète en réalité...
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