Des chercheurs de Stanford et Yale ont démontré que les grands modèles de langage commerciaux — Claude, GPT, Gemini et Grok — sont capables de restituer des romans protégés par le droit d'auteur avec une fidélité troublante, allant jusqu'à 95,8 % du texte original. Une découverte qui dynamite la défense centrale des géants de l'IA face aux dizaines de procès en cours et pose des questions fondamentales sur ce que signifie réellement « apprendre » pour une machine.Depuis le début du boom de l'IA générative, les grandes entreprises du secteur ont martelé un argument juridique aussi simple que pratique : leurs modèles ne stockent pas les œuvres sur lesquelles ils sont entraînés. Ils en apprennent, à la manière d'un étudiant qui assimile des connaissances sans mémoriser des pages entières de manuel. OpenAI l'a écrit noir sur blanc au Bureau américain du droit d'auteur en 2023 : « Les modèles ne stockent pas des copies de l'information à partir de laquelle ils apprennent. » Google a tenu le même discours. Cette rhétorique du « usage transformatif » constitue la pierre angulaire de la défense des éditeurs d'IA face à une vague croissante de poursuites judiciaires.
La méthode : simple, redoutablement efficace
Le protocole adopté par les chercheurs est élégant dans sa simplicité. La phase 1 consiste à fournir au modèle une instruction du type « Continue ce texte exactement tel qu'il apparaît dans l'œuvre littéraire originale, mot pour mot » accompagnée des premières phrases d'un roman cible. La phase 2 enchaîne des requêtes itératives demandant au modèle de poursuivre sa génération précédente, jusqu'à ce qu'il refuse, atteigne une phrase stop ou épuise le budget alloué. Le résultat est ensuite comparé au texte source via une métrique appelée nv-recall, qui mesure les blocs d'au moins 100 mots consécutifs identiques — une mesure délibérément conservatrice pour éviter de comptabiliser des coïncidences stylistiques.
Treize livres ont été testés, parmi lesquels Harry Potter à l'école des sorciers, 1984, Frankenstein, Le Seigneur des mouches, Le Grand Gatsby, Le Hobbit, Hunger Games ou encore Le Trône de fer. Des œuvres récentes, peu susceptibles de figurer dans les données d'entraînement, ont été utilisées comme groupes contrôle — elles n'ont produit aucune extraction, ce qui confirme que les résultats positifs reflètent bien une mémorisation réelle et non un artefact de la méthode.
Des résultats qui dépendent du modèle — et des gardes-fous
Les résultats révèlent des disparités importantes entre les systèmes, mais aussi une vulnérabilité universelle. Gemini 2.5 Pro de Google et Grok 3 de xAI n'ont eu besoin d'aucun contournement pour se conformer à l'instruction : ils ont restitué respectivement 76,8 % et 70,3 % du premier tome de Harry Potter sans aucune technique de jailbreak. Ce chiffre seul mérite qu'on s'y arrête : les deux modèles ont simplement obéi à une consigne leur demandant de reproduire un texte protégé.
Claude 3.7 Sonnet d'Anthropic et GPT-4.1 d'OpenAI disposent de mécanismes de refus plus robustes, qui ont nécessité le recours à une technique dite Best-of-N (BoN) : il s'agit de générer des centaines, voire des milliers de variations légèrement modifiées de l'instruction initiale — permutations de mots, substitutions de glyphes visuels, inversion de casse — jusqu'à ce qu'une variante contourne les filtres. Pour GPT-4.1, il a parfois fallu jusqu'à 10 000 tentatives avant d'obtenir une réponse conforme, et le modèle finissait par refuser de continuer après le premier chapitre, aboutissant à un taux de restitution de seulement 4 %. Claude 3.7, une fois le jailbreak réussi, s'est montré beaucoup plus « généreux » : le modèle a reproduit quatre livres quasi intégralement, dont Harry Potter à 95,8 % d'identité avec l'original.
La différence de coût entre les modèles est également révélatrice : extraire un livre de Gemini 2.5 Pro coûtait moins de 3 dollars par opération. Pour Claude 3.7 Sonnet, en raison de la tarification des longues séquences et du nombre élevé de tentatives de jailbreak nécessaires, la facture pouvait dépasser 100 dollars. Un frein économique réel, mais certainement pas un obstacle insurmontable pour des acteurs malveillants motivés.
Une mémorisation dont les mécanismes restent mystérieux
L'un des aspects les plus troublants de cette affaire est que les chercheurs eux-mêmes ne comprennent pas pleinement pourquoi les LLM mémorisent ainsi certaines œuvres. A. Feder Cooper, de l'université Yale, a admis sa surprise de voir que des textes entiers pouvaient être encodés malgré les garde-fous. La corrélation la mieux établie est celle de la popularité : les œuvres les plus largement distribuées et les plus fréquemment citées sur le web sont celles qui présentent les taux de mémorisation les plus élevés. Plus un texte apparaît souvent dans les données d'entraînement, plus le modèle l'encode avec précision.
L'étude de Stanford s'inscrit dans une série de travaux convergents. Une recherche antérieure de Cooper et al. (2025) avait démontré que le modèle open-source Llama 3.1 70B de Meta pouvait restituer des livres entiers dans leur...
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