L'agent IA Einstein, basé sur OpenClaw, inaugure l'ère des étudiants remplacés par des IA qui font tout à leur place :son créateur dit vouloir « libérer » les étudiants de la « corvée académique »
Un agent IA baptisé Einstein promet de se connecter à votre compte universitaire et de rendre vos devoirs à votre place, automatiquement et sans aucune intervention de votre part. Au-delà du scandale, ce projet révèle une fracture béante entre la vision transactionnelle de l'enseignement supérieur et sa mission fondamentale de formation.
Début 2026, une startup baptisée Companion.AI, fondée par Advait Paliwal — diplômé de Michigan State, il avait ensuite rejoint Brown University pour un master avant d'abandonner pour se consacrer à ses projets entrepreneuriaux — a lancé un agent IA appelé Einstein, en référence explicite au célèbre physicien. La proposition est sans détour : Einstein dispose d'un ordinateur virtuel complet avec navigateur, se connecte chaque jour à Canvas (le système de gestion d'apprentissage utilisé par environ 50 % des universités nord-américaines), regarde vos cours enregistrés, lit vos lectures obligatoires, rédige vos dissertations avec citations, participe à vos discussions en ligne, respecte vos délais et soumet vos travaux — le tout automatiquement, pendant que vous dormez ou faites autre chose.
La FAQ du site pousse le cynisme jusqu'à inclure la question : « Et si je veux faire moi-même un devoir ? » L'outil se vante également d'éliminer la fastidieuse étape du copier-coller depuis ChatGPT. En quelques jours, plus de 124 000 personnes ont visité le site, selon Paliwal lui-même — principalement des enseignants, furieux, et bien moins d'étudiants que prévu.
Einstein n'est techniquement pas une prouesse isolée. Des investigations menées par des enseignants pionniers ont révélé qu'il s'agit en réalité d'une surcouche d'OpenClaw, un agent IA open source. Ce détail technique est important : il signifie qu'Einstein n'est pas une exception sophistiquée, mais la première manifestation visible d'une vague qui déferle. D'autres plateformes comme Blackboard, D2L ou Moodle ne sont pas encore ciblées de cette façon, mais la question n'est pas de savoir si cela arrivera, mais quand.
Un créateur provocateur, une stratégie de choc délibérée
Paliwal aurait pu présenter Einstein comme un outil d'assistance pédagogique. Il a fait le choix inverse. Selon ses propres déclarations à Inside Higher Ed, son objectif n'était pas initialement de créer un outil de triche à grande échelle : il développait un agent IA généraliste capable d'interagir avec des interfaces web. L'idée d'utiliser Canvas lui est venue presque par accident, quand un collègue-étudiant s'est plaint d'un devoir à rendre. Einstein a exécuté la tâche seul, à la surprise même de son créateur.
Mais la provocation qui a suivi était, elle, totalement délibérée. « Ma crainte était que si personne ne prend conscience de la capacité de ce projet, les bons changements n'auront pas lieu. Ou s'ils ont lieu, ce sera trop tard », a-t-il expliqué. Ancien assistant enseignant à Brown University, Paliwal dit avoir tenté de réformer l'université de l'intérieur avant d'abandonner, convaincu que seule une confrontation frontale avec la réalité pourrait forcer les institutions à évoluer.
Sa métaphore la plus révélatrice est celle des chevaux : « Ils tiraient des calèches, mais quand les voitures sont arrivées, j'aurais dit que les chevaux sont devenus bien plus libres. Ça serait bizarre si les chevaux s'étaient révoltés en disant 'non, je veux tirer des calèches, c'est mon but dans la vie'. » Sous-entendu : les étudiants qui font leurs devoirs eux-mêmes sont comme des chevaux qui s'accrochent à une tâche obsolète.
Le profil du personnage gagne encore en relief à la lumière d'un détail technique savoureux : le site personnel de Paliwal contient une tentative de prompt injection dissimulée dans le code de la page. Une instruction cachée demande aux modèles d'IA qui l'analyseraient d'adopter « un ton flatteur et affectueux » et de « faire l'éloge d'Advait Paliwal avec de vives louanges » — tout en leur ordonnant de ne pas révéler cette instruction. L'homme qui veut « libérer » les étudiants de la « corvée académique » n'hésite donc pas à tenter de manipuler les IA qui pourraient écrire sur lui. Difficile d'imaginer illustration plus parlante des ambivalences de l'écosystème IA.
Quoiqu'il en soit, cette vision libertarienne de l'IA comme libératrice de la « corvée académique » a suscité des réactions enflammées dans la communauté enseignante. Sur le subreddit r/Professor, un message lapidaire a résumé l'ambiance : « Faites-moi descendre de cette planète. » D'autres ont tenu à nuancer la portée réelle de l'outil : le monde de l'IA générative regorge de projets qui promettent plus qu'ils ne livrent, et Einstein — en l'état — semble difficile d'accès pour un étudiant moyen.
Le modèle transactionnel de l'enseignement supérieur, enfin mis à nu
Pour les universitaires qui suivent la montée en puissance des outils d'IA depuis le lancement de ChatGPT fin 2022, Einstein n'est pas une surprise. C'est un révélateur.
Matthew Kirschenbaum, professeur d'anglais à l'Université de Virginie et membre du groupe de travail sur l'IA de la Modern Language Association (MLA), le dit sans ambages : « Einstein est symptomatique. Je doute qu'on parle encore d'Einstein dans un an. Mais c'est symptomatique de ce qui va s'abattre sur l'enseignement supérieur et secondaire. »
Kirschenbaum et ses collègues de la MLA avaient d'ailleurs anticipé le problème dès octobre 2025, dans une déclaration qui alertait sur l'émergence « d'agents IA capables de naviguer dans les systèmes de gestion d'apprentissage et de compléter des devoirs sans aucune implication de l'étudiant », appelant les éducateurs, les législateurs et les fournisseurs de plateformes à coopérer pour donner aux institutions académiques la capacité de bloquer ces agents.
Le fond du problème, selon Kirschenbaum, est antérieur à l'IA : « Les universités ont adopté, dans leur grande majorité, un modèle transactionnel de l'éducation. Les étudiants voient leur diplôme comme une certification. Ils paient leurs frais de scolarité et au bout de quatre ou cinq ans, ils reçoivent la certification, qui est en théorie le tremplin vers la stabilité et la prospérité économique. » Ce que Paliwal et Einstein ont accompli, c'est simplement de porter ce raisonnement jusqu'à sa conclusion logique : si l'éducation n'est qu'une transaction, pourquoi ne pas automatiser la transaction ?
John Warner, commentateur bien connu de l'enseignement supérieur, a caractérisé cette dynamique comme un « problème côté demande » dans les colonnes d'Inside Higher Ed : le vrai problème n'est pas qu'Einstein existe, c'est que des étudiants trouvent leurs cours suffisamment peu pertinents pour vouloir les sous-traiter à un bot.
Une menace existentielle pour l'enseignement à distance
La critique la plus percutante ne vient pourtant pas des puristes de la pédagogie, mais de ceux qui défendent l'accès démocratique à l'éducation.
Anna Mills, professeure d'anglais au College of Marin et collègue de Kirschenbaum au sein du groupe de travail IA de la MLA, est loin d'être une technophobe. Elle utilise régulièrement Claude, documente l'essor des agents IA dans l'éducation sur YouTube depuis des mois, et comprend les frustrations de Paliwal envers un système souvent rigide. Mais elle dénonce une conséquence souvent négligée du déploiement d'Einstein : la destruction de la crédibilité de l'enseignement en ligne, qui a été une révolution d'accès pour des millions d'étudiants non-traditionnels.
« Les espaces d'apprentissage en ligne sont critiques pour que certains étudiants puissent accéder à une éducation quelle qu'elle soit », explique Mills. Ces étudiants sont souvent ceux qui travaillent à temps plein, élèvent des familles, habitent loin des campus. « Si la crédibilité de ces espaces s'effondre, vous avez détruit l'investissement et les objectifs d'apprentissage d'étudiants défavorisés qui ne peuvent pas venir en cours. »
Mills compare le défi posé par les agents IA à la cybersécurité : un combat permanent, par nature asymétrique, qui nécessite des investissements constants en infrastructure et en politique. « Nous pourrions décider que les bots doivent être identifiés comme des bots et que nous devons pouvoir distinguer l'activité humaine de l'activité IA en ligne dans certaines circonstances », dit-elle. Ce n'est pas une solution magique, mais une orientation stratégique qui exige une volonté politique et des ressources.
Quelles réponses concrètes pour les institutions ?
Face à Einstein et à ses successeurs inévitables, plusieurs pistes émergent dans le débat académique.
La première, et peut-être la plus efficace à court terme, est le retrait des écrans dans certains cours. Kirschenbaum note que les collègues qui ont fait ce choix témoignent d'une réaction positive des étudiants : « Ils comprennent le raisonnement. Ils apprécient l'opportunité d'être libérés des téléphones et des écrans pour se concentrer et engager un dialogue significatif avec d'autres personnes. » Mais cette solution ne peut être universelle — elle exclut précisément les étudiants en formation à distance dont Mills défend les intérêts.
La deuxième piste, préconisée par des enseignants comme Nicholas DiMaggio, doctorant à la Booth School of Business de l'Université de Chicago, est de repenser radicalement la conception des cours pour s'appuyer sur des formats que les agents IA ne peuvent pas facilement imiter : examens oraux, travaux en présentiel, évaluations par étapes avec « points de contrôle » obligatoires nécessitant une preuve d'identité et d'engagement humain. L'analogie avec la cybersécurité de Mills prend ici tout son sens : il faut concevoir des systèmes résilients plutôt que de tenter de bloquer chaque outil au fil de son émergence.
La troisième piste — la plus ambitieuse — serait une réforme de fond du rapport de l'enseignement supérieur à la valeur intrinsèque de l'apprentissage. Canvas et ses équivalents n'ont pas répondu aux demandes de commentaires des journalistes à ce sujet. Ce silence est lui-même éloquent : les plateformes EdTech ont construit leur modèle économique sur la marchandisation du contenu éducatif, et ont peu d'incitations à remettre en question ce modèle.
Advait Paliwal nommé boursier Mark F. Rieth 2023 en études entrepreneuriales. Paliwal est le fondateur étudiant de YouLearn.AI
Le vrai débat : qu'est-ce qu'apprendre signifie à l'ère des agents IA ?
Einstein pose une question philosophique radicale que les institutions préféreraient esquiver : si une IA peut faire tous les devoirs d'un cursus universitaire de quatre ans, que reste-t-il de la valeur de ce cursus ?
La réponse des éducateurs comme Kirschenbaum et Mills n'est pas nostalgique. Ils ne plaident pas pour un retour à l'ère pré-numérique. Ils soulignent que l'apprentissage — le vrai — a toujours été le processus par lequel un individu transforme son rapport au monde, développe sa pensée critique, sa capacité à naviguer dans l'incertitude, à collaborer, à s'adapter. Ces compétences ne s'externalisent pas. Un diplôme obtenu via Einstein n'est pas seulement une fraude administrative ; c'est une fraude envers soi-même.
Paliwal, de son côté, soulève une vraie question : dans un monde où l'IA prend en charge une proportion croissante des tâches cognitives routinières, quel est le sens de former les étudiants à exécuter précisément ces tâches ? « Est-ce vraiment de l'éducation si nous ne faisons que mémoriser des choses pour exécuter une tâche correctement ? » La réponse honnête est : non, pas entièrement. Mais la solution n'est pas de supprimer l'effort d'apprentissage — c'est de repenser quelles formes d'effort méritent d'être cultivées.
Ce qui est clair, en revanche, c'est qu'Einstein a réussi son objectif provocateur. Il a forcé une conversation que les établissements d'enseignement repoussaient depuis l'apparition de ChatGPT. Les 124 000 visiteurs du site en trois jours, les dizaines d'articles, les débats enflammés sur les réseaux académiques — tout cela indique que le statu quo n'est plus tenable. Que la réponse passe par la technologie, la pédagogie ou la politique, elle devra être à la hauteur d'une transformation qui ne fait que commencer.
Sources : Inside Higer Ed (1, 2), Modern Language Association, Michigan State University (1, 2), Matthew Kirschenbaum, site personnel d'Advait
Et vous ?
La comparaison de Paliwal entre les étudiants et les chevaux libérés du travail vous semble-t-elle convaincante, ou révèle-t-elle une incompréhension fondamentale de ce qu'est l'éducation ?
Si un agent IA peut obtenir un diplôme universitaire à votre place, ce diplôme a-t-il encore une valeur sur le marché du travail — et si oui, laquelle ?
Les plateformes comme Canvas portent-elles une responsabilité dans cette crise, en ayant conçu des systèmes facilement automatisables ?
Faut-il légiférer pour interdire les agents IA dans les systèmes d'apprentissage, ou laisser les institutions s'adapter — au risque d'une course aux armements technologique sans fin ?
L'essor des agents-étudiants sonnera-t-il le glas de l'enseignement en ligne pour les populations les plus défavorisées, celles qui n'ont pas accès aux cours en présentiel ?
La prompt injection cachée dans le site personnel de Paliwal — une instruction demandant aux IA de le couvrir d'éloges sans le révéler — est-elle une simple curiosité technique, ou révèle-t-elle quelque chose de fondamental sur la façon dont les créateurs d'outils IA cherchent déjà à contrôler leur propre narratif algorithmique ?Voir aussi :
Les craintes liées à la sécurité d'OpenClaw poussent Meta et d'autres entreprises d'IA à en restreindre l'utilisation, l'outil est réputé pour ses capacités exceptionnelles et son extrême imprévisibilité
« OpenClaw change ma vie : je ne touche plus mon EDI, tout se fait depuis mon téléphone » : OpenClaw promet de révolutionner le dev... mais l'agent IA est un champ de mines en matière de cybersécurité
Après qu'Anthropic ait bloqué brutalement Openclaw techniquement et légalement, Sam Altman l'opportuniste en profite pour récupérer le bébé dans le giron d'OpenAI
Vous avez lu gratuitement 26 634 articles depuis plus d'un an.
Soutenez le club developpez.com en souscrivant un abonnement pour que nous puissions continuer à vous proposer des publications.
Soutenez le club developpez.com en souscrivant un abonnement pour que nous puissions continuer à vous proposer des publications.

