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Google signe un accord sur l'IA avec le Pentagone malgré la révolte de ses employés : le contrat lui permettrait d'utiliser ses modèles d'IA en environnement classifié pour « tout usage gouvernemental légal »

Le , par Stéphane le calme

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Google signe avec le Pentagone malgré la révolte de ses employés :
le contrat lui permettrait d'utiliser ses modèles d'IA en environnement classifié pour « tout usage gouvernemental légal »

Google a rejoint OpenAI et xAI comme fournisseur IA classifié du Pentagone, signant un accord qui autorise l'utilisation de ses modèles pour « tout usage gouvernemental légal ». La veille, plus de 600 employés avaient publiquement supplié Sundar Pichai de refuser. Il n'a pas répondu... il a signé. Anthropic, elle, avait refusé la même clause et s'est retrouvée blacklistée. Le marché militaire de l'IA américaine vient de poser ses règles : dedans ou dehors, sans négociation possible. En 2018, 4 000 employés Google avaient réussi à faire renoncer leur entreprise au projet Maven, qui visait à améliorer les opérations des drones en utilisant des technologies de reconnaissance d'images pour la détection automatique (trouver plus facilement des cibles militaires). En 2026, 600 signatures, dont celles de directeurs et vice-présidents, n'ont pas retardé l'accord avec le Pentagone d'une seule heure.

La nouvelle a fuité mardi 28 avril via The Information, qui cite une source anonyme proche du dossier : Google a signé un accord classifié avec le Département américain de la Défense autorisant le Pentagone à utiliser ses modèles d'IA pour « tout usage gouvernemental légal ». L'accord a été révélé quelques heures à peine après qu'une lettre ouverte, signée par plus de 600 employés de Google DeepMind et Cloud, avait atterri sur le bureau de Sundar Pichai pour lui demander l'exact opposé.

L'accord classifié est structuré comme une extension du contrat existant de Google avec le Pentagone, offrant un accès API plutôt qu'un développement de modèles sur mesure. Le Pentagone peut désormais se connecter directement aux logiciels de Google sur des réseaux classifiés, ces systèmes isolés de l'internet public qui gèrent la planification des missions, l'analyse du renseignement et le ciblage des armements.

La trajectoire de Google vers ce point est méthodique. En décembre 2022, Google remportait une part du contrat Pentagon Joint Warfighting Cloud Capability à 10 milliards de dollars. En décembre 2025, le Pentagone lançait GenAI.mil, alimenté par le chatbot Gemini de Google. En mars 2026, Google déployait des agents Gemini auprès des trois millions d'agents du Pentagone sur des systèmes non classifiés. En avril 2026, Google étendait cet accès aux réseaux classifiés. Chaque étape, prise isolément, semblait défendable. Additionnées, elles dessinent une conversion complète.


Maven, acte II : une révolte interne ignorée en 24 heures

Pour comprendre le séisme symbolique que représente cet accord, il faut remonter à 2018. À l'époque, Google s'était retiré du programme Maven du Pentagone à la suite d'une révolte similaire des employés. Ce projet impliquait Google dans le développement d'outils d'IA pour analyser des images de drones. La pression interne avait fonctionné. Des milliers d'employés avaient signé une pétition, plusieurs ingénieurs avaient démissionné, et la direction avait cédé.

En 2026, l'histoire se répète, mais avec un dénouement inverse. Dans leur lettre ouverte au PDG, les employés de Google assignés aux systèmes d'IA ont exprimé leurs inquiétudes concernant les négociations en cours avec le Département de la Défense, estimant que la technologie n'était pas appropriée pour des « charges de travail classifiées ». Leur argument central : « La seule façon de garantir que Google ne soit pas associé à de tels préjudices est de rejeter toutes les charges de travail classifiées. Sinon, de tels usages pourraient se produire à notre insu ou sans que nous ayons le pouvoir de les arrêter. »

Le timing révèle un déséquilibre de pouvoir flagrant. L'activisme des employés avait fonctionné en 2018, quand les talents en IA étaient rares et que les entreprises se disputaient férocement les meilleurs chercheurs. Mais en 2026, avec des pressions économiques croissantes et des contrats de défense représentant des flux de revenus juteux, les priorités de l'entreprise ont clairement évolué. La décision de Google de signer l'accord le lendemain même de la réception des objections des employés envoie un message sans équivoque sur le poids relatif de leurs préoccupations.

La clause qui tue : « tout usage gouvernemental légal »

Le cœur du problème réside dans l'architecture même de l'accord. Le principe général est large : le Pentagone peut utiliser les modèles Google pour « tout usage gouvernemental légal ». L'accord contient bien des formulations restrictives (le système « ne doit pas être utilisé pour la surveillance intérieure de masse ou les armes autonomes sans surveillance humaine appropriée »), mais ces clauses sont consultatives, pas contraignantes. C'est précisément ce que les employés ont identifié comme le vice rédhibitoire : sur des réseaux classifiés isolés de l'internet, Google ne peut pas vérifier ce que le Pentagone fait réellement de ses modèles. Et l'accord précise explicitement que Google ne disposera d'aucun droit de veto sur les décisions opérationnelles du gouvernement.

Cette formulation, délibérément floue, est précisément ce qui avait conduit à la rupture avec Anthropic quelques semaines plus tôt. Anthropic avait refusé la formulation permettant l'utilisation de sa technologie à « toute fin légale ». Les principaux points de friction concernaient les usages potentiels liés à la surveillance intérieure et aux systèmes d'armes autonomes. Après l'échec de ces négociations, l'administration Trump avait rompu avec Anthropic et désigné l'entreprise comme un risque pour la chaîne d'approvisionnement. Anthropic avait ensuite déposé deux poursuites judiciaires contre le Département en réponse.

Les restrictions nominales (pas de surveillance de masse, pas d'armes autonomes sans supervision humaine) reprennent les lignes rouges qu'OpenAI avait négociées dans son propre accord avec le Pentagone. Mais le mécanisme d'application est identique à celui que les employés de Google avaient identifié comme insuffisant : sur les réseaux classifiés isolés, Google ne peut pas voir quelles requêtes sont exécutées, quels résultats sont générés, ni quelles décisions sont prises à partir de ces résultats. Le langage « ne devrait pas être utilisé pour » est consultatif, pas une interdiction contractuelle.

En outre, l'accord oblige Google à ajuster ses paramètres de sécurité IA et ses filtres à la demande du gouvernement, une flexibilité qui serait plus grande que celle accordée dans l'accord entre OpenAI et le Pentagone.

Un chercheur de Google dit que c'est « profondément honteux »

Un employé de Google DeepMind s'est dit « profondément honteux » d'être chercheur au sein de l'entreprise après la signature d'un accord avec le Pentagone pour des opérations classifiées.

« Je suis sans voix face à l'accord signé par Google pour utiliser nos modèles d'IA à des fins classifiées. Franchement, c'est honteux », a écrit Andreas Kirsch, chercheur en IA chez Google DeepMind, dans un article publié mardi sur X.

Kirsch a cité un article paru lundi dans The Information, selon lequel Google avait signé un accord autorisant le département de la Défense à utiliser sa technologie d'IA dans un contexte classifié. Plus de 600 employés de Google avaient auparavant adressé une lettre au PDG Sundar Pichai, l'exhortant à empêcher le Pentagone d'utiliser l'IA de l'entreprise pour ce type de travail.

« Hier soir, en me couchant, j'espérais que la lettre des employés aurait un impact et nous inciterait à la réflexion », a déclaré Kirsch à Business Insider. « Ce matin, à mon réveil, j'ai découvert que Google avait signé entre-temps une version catastrophique du contrat. »

Je suis sans voix face à l'accord signé par Google pour utiliser nos modèles d'IA à des fins classifiées. C'est tout simplement honteux. Pour les ressources humaines, je ne parle pas au nom de Google, mais à titre personnel, en citant des informations publiques issues d'un article bien documenté d'une publication réputée.

Un écosystème de fournisseurs à deux vitesses se dessine

L'accord Google consacre l'émergence d'une architecture de marché à deux niveaux dans l'IA militaire américaine. Anthropic a été exclue du pool de fournisseurs pour avoir maintenu des restrictions éthiques ; OpenAI a renégocié pour rester dans le système tout en préservant certaines restrictions ; xAI a signé sans restrictions apparentes ; et désormais Google a signé avec un langage qui semble accorder la plus grande latitude au Pentagone.

Ce remodelage du marché n'est pas sans ironie. Le Claude d'Anthropic avait été utilisé par les forces spéciales américaines lors d'une opération en janvier 2026 pour capturer Nicolás Maduro à Caracas. L'entreprise qui avait le plus avancé dans le déploiement opérationnel réel est aujourd'hui la seule exclue, précisément parce qu'elle refusait de signer un blanc-seing illimité.

Pendant ce temps, xAI, l'entreprise d'Elon Musk, avait déjà décroché un accès aux réseaux classifiés en janvier 2026, établissant de facto le précédent que Google et OpenAI ont suivi. Le Département de la Défense, rebaptisé « Département de la Guerre » par le président Donald Trump, n'a pas répondu aux demandes de commentaires.

La suppression des garde-fous : une désescalade éthique programmée

Ce virage de Google ne s'est pas produit du jour au lendemain. En 2018, Google avait introduit des principes IA s'engageant à ne pas poursuivre de technologies d'armement ou de surveillance. En février 2025, Google avait supprimé de ses principes le passage excluant explicitement les armes et la surveillance, invoquant « une compétition mondiale pour le leadership en IA ». La porte était ouverte. L'accord de 2026 la franchit.

Le paradoxe est d'autant plus visible que Google a, le même jour que la confirmation du deal, annoncé son retrait d'un autre programme militaire. Google avait progressé dans un défi Pentagone à 100 millions de dollars visant à créer une technologie permettant aux commandants de diriger des essaims de drones autonomes par commandes vocales. L'entreprise a notifié le gouvernement le 11 février 2026 qu'elle ne participerait plus. Officiellement, Google a cité un manque de ressources. Selon des documents examinés par Bloomberg, la décision a fait suite à un examen éthique interne. La main droite signe, la main gauche se retire : une gestion chirurgicale de l'image.

Sur le plan compétitif, les enjeux sont considérables. Les contrats gouvernementaux servent souvent de terrains d'essai pour les capacités IA d'entreprise, et décrocher un contrat DoD offre une puissante validation pour l'infrastructure IA de Google Cloud. Cela place Google en concurrence directe avec Microsoft, qui entretient des liens profonds avec le Pentagone à travers ses services cloud Azure. Sundar Pichai avait d'ailleurs ouvert la conférence Cloud Next 2026 en vantant 750 millions d'utilisateurs Gemini et un carnet de commandes de 240 milliards de dollars; le contexte commercial dans lequel s'inscrit cet accord est clair.

Source : The Information

Et vous ?

Les principes éthiques de l'IA ont-ils encore un sens lorsque les entreprises qui les adoptent finissent toutes, sous pression économique ou politique, par les réviser ou les abandonner ? La démarche d'Anthropic (refuser, se faire exclure, poursuivre en justice) est-elle un modèle viable ou un sacrifice inutile ?

Qui contrôle réellement les usages de l'IA sur réseau classifié ? Si Google ne peut techniquement pas voir ce que le Pentagone fait de Gemini une fois déployé sur des systèmes air-gapped, les garanties contractuelles valent-elles quelque chose, ou ne sont-elles que des paravents juridiques ?

Le mouvement des employés tech est-il mort ? En 2018, 4 000 signatures avaient suffi à faire reculer Google. En 2026, plus de 600 signatures, incluant des directeurs et vice-présidents, n'ont pas retardé l'accord d'une heure. Quels leviers reste-t-il aux ingénieurs opposés à la militarisation de leurs outils ?

La désignation d'Anthropic comme « risque pour la chaîne d'approvisionnement » constitue-t-elle un précédent dangereux pour l'ensemble du secteur technologique ? Si refuser une clause contractuelle jugée trop large peut valoir à une entreprise d'être blacklistée par le gouvernement américain, quelle entreprise osera encore négocier ?

L'Europe et ses acteurs de l'IA souveraine doivent-ils tirer une leçon de ce basculement ? La constitution d'un duopole militaire IA américain (avec Google, OpenAI et xAI d'un côté, Anthropic dans le couloir de la mort contractuelle de l'autre) change-t-elle les équilibres géopolitiques de l'IA de défense ?

Voir aussi :

Google veut à nouveau travailler avec le Pentagone, malgré les inquiétudes des employés. L'entreprise aurait proposé d'être un fournisseur de cloud militaire

Google aide le Pentagone à développer une IA pour analyser les vidéos capturées par drone et certains de ses employés sont furieux
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