Une analyse révèle que cinq Big Tech américains cumulent environ 1 650 milliards de dollars de dettes liées à l'IA en dehors de leurs bilans officiels. Ce mécanisme financier repose sur des montages comptables légaux, mais opaques, rappelant les méthodes utilisées autrefois par Enron pour masquer ses passifs. Ces fonds servent à financer le boom des centres de données et l'acquisition de composants coûteux indispensables à l'IA. En cas de ralentissement de la demande, ces engagements financiers pourraient constituer « un risque systémique » pour les prêteurs et l'ensemble du marché. La bulle de l'IA pourrait exploser de façon spectaculaire.L'IA est-elle la technologie de la démesure ? Cinq Big Tech américains, à savoir Alphabet, Microsoft, Amazon, Meta et Oracle dissimulent actuellement 1 650 milliards de dollars de dettes liées à l'IA. Cette somme colossale n'apparaît pas dans leurs bilans comptables traditionnels et dépasse même leur dette officielle, qui s'élève à 1 350 milliards de dollars. Selon une étude de Nikkei, ce montant occulte a été multiplié par huit en l'espace de quatre ans.
À titre d'exemple, la dette hors bilan de Meta atteint à elle seule environ 420 milliards de dollars, soit près du triple de sa dette déclarée, tandis qu'Oracle s'est engagé sur environ 260 milliards de dollars de futurs contrats de location et que Nvidia cumule 119 milliards de dollars d'obligations d'achat.
Ces montants comprennent certaines estimations. De plus, ces entreprises, à l’exception d’Oracle, doivent publier leurs résultats du deuxième trimestre à partir du 22 juillet 2026, ce qui signifie que ces chiffres pourraient encore augmenter. Tout cet argent sert principalement à financer l'essor fulgurant des centres de données à l'entraînement et à l'inférence des modèles, une industrie qui devrait dépenser plus de 3 000 milliards de dollars d'ici à 2028.
L'ingénierie financière au cœur des infrastructures destinées à l'IA
Ces sommes colossales servent à anticiper et financer la construction de centres de données destinés à l'IA. Les entreprises technologiques concluent souvent des contrats de location avec des opérateurs de centres de données afin de limiter les coûts initiaux. Selon les spécialistes, certains de ces accords prévoient que l’opérateur fournisse le terrain, les bâtiments et les installations électriques, etc., que l’entreprise technologique loue à long terme.
Conformément aux règles comptables, les processeurs graphiques (GPU) et les serveurs faisant l’objet de contrats à long terme qui n’ont pas encore été livrés, ainsi que les contrats de location portant sur des centres de données qui ne sont pas encore opérationnels, sont traités comme des éléments hors bilan. Les entreprises ne font pas apparaître ces dettes futures dans leur bilan, mais dans les notes annexes à leurs états financiers trimestriels.
C'est une pratique parfaitement légitime au regard des règles comptables, mais qui peut rendre difficile l’identification des risques par les investisseurs particuliers. Le centre de données Hyperion de Meta, un grand projet situé en Louisiane, illustre parfaitement ce mécanisme : Meta et la société de gestion d'actifs d'investissement alternatifs Blue Owl Capital (OWL) ont investi dans une structure séparée qui a contracté 27 milliards de dollars de dettes.
Bien que Meta soit l'unique locataire de cette infrastructure, l'entreprise ne comptabilise pas cette dette, justifiant qu'elle n'est pas tenue de trouver de nouveaux locataires en cas de départ. En parallèle, Alphabet, Amazon et Microsoft cumulent un carnet de commandes de services de cloud computing d'une valeur de 1 450 milliards de dollars pour des services qui n'ont pas encore été rendus. Certains acteurs commencent à tirer la sonnette d'alarme.
De même, Oracle mène un gigantesque projet de centre de données baptisé « Stargate », en collaboration avec OpenAI, en recourant à des contrats de location avec des opérateurs externes. Sa dette cachée s’élevait à 273,3 milliards de dollars à la fin du mois de mai, soit une multiplication par plus de 30 en quatre ans.
Un mécanisme de financement « opaque » rappelant l'ère Enron
Cette mécanique financière rappelle les méthodes comptables qui ont provoqué la faillite retentissante d'Enron il y a vingt-cinq ans. Cette entreprise est tristement célèbre pour avoir orchestré l'une des plus grandes fraudes comptables de l'histoire. Enron utilisait des entités ad hoc pour soustraire ses dettes et ses actifs toxiques de son bilan, convainquant ainsi les investisseurs et les créanciers de sa stabilité tout en dissimulant ses passifs galopants.
Cependant, l'industrie de l'IA, en particulier Nvidia, rejette toute similitude avec Enron. En effet, à l'inverse des pratiques frauduleuses de l'époque, l'utilisation actuelle de ces véhicules d'investissement spéciaux est strictement légale et encadrée par des règles de divulgation financière plus rigoureuses.
Ces dettes proviennent surtout de contrats à long terme signés avec des opérateurs ; elles n'entreront en vigueur que lorsque les centres de données deviendront opérationnels. Les dirigeants du secteur se veulent d'ailleurs rassurants, à l'image du PDG d'AWS, Matt Garman, qui assure que ces investissements massifs ne relèvent pas de la « spéculation ». L'industrie s'appuie de plus en plus sur ces mécanismes, suscitant l'inquiétude des analystes.
Morgan Stanley a analysé la question en détail dans un rapport destiné aux investisseurs, tandis que l’agence de notation Moody’s a également souligné, dans un rapport publié en février, que les engagements financiers liés aux contrats de location qui n’ont pas encore débuté connaissaient une croissance exponentielle.
La bulle spéculative de l'IA est porteuse d'un risque systémique
Malgré sa légalité, cette comptabilité masque la réalité de la situation aux yeux des investisseurs, qui ne perçoivent dans les rapports officiels que moins de la moitié du véritable effet de levier de ces géants technologiques dans lesquels ils investissent. Le point de bascule se produira lorsque ces centres de données seront mis en service, car les contrats de location basculeront alors immédiatement et officiellement dans les bilans des entreprises.
Les entreprises technologiques s’attendent à ce que leurs bénéfices futurs dépassent ces dettes colossales. Si la demande réelle pour les services et produits d'IA s'avère inférieure aux attentes, ces géants de la technologie devront tout de même payer pour une puissance de calcul excédentaire et sans clients, ce qui ferait chuter la valeur des installations et frapperait de plein fouet les prêteurs et assureurs. La bulle de l'IA risquerait alors d'éclater.
Le risque est pris très au sérieux par les marchés : S&P a déjà abaissé la note de crédit d'Oracle, et Moody's et Morgan Stanley ont tiré la sonnette d'alarme face à cet endettement systémique. Face au spectre d'une bulle dans le secteur, le consultant en comptabilité Tom Selling s'inquiète de la solidité de ces entreprises : « et si l'une de ces entreprises n'était qu'un château de cartes, se maintenant artificiellement grâce à ce traitement comptable ? »
Les montants projetés pour construire cette infrastructure mondiale sont vertigineux, bien que les différentes prévisions n'incluent pas toujours exactement les mêmes paramètres d'analyse. Le financement par emprunt dans le secteur deviendra un marché du crédit de plusieurs milliers de milliards de dollars, avec un encours de dette qui dépasse les 7 000 milliards de dollars d’ici 2029, une évolution qui inquiète de nombreux experts financiers.
Le FMI s'inquiète du niveau d'endettement croissant de l'industrie
Tobias Adrian, directeur du département des marchés monétaires et des capitaux au FMI, s'est montré plus préoccupé par l'endettement des entreprises que par une éventuelle bulle de l'IA lors de la réunion annuelle des banques centrales européennes. « Ce qui est particulièrement préoccupant du point de vue de la stabilité financière, c’est que les grandes entreprises technologiques commencent elles-mêmes à recourir à l’endettement », a-t-il déclaré.
Il existe un risque de décalage entre la durée des actifs physiques et celle de la dette. Un décalage de maturité survient lorsque les entreprises recourent à la dette à court terme pour financer des actifs à long terme. Ici, la crainte provient du fait que...
La fin de cet article est réservée aux abonnés. Soutenez le Club Developpez.com en prenant un abonnement pour que nous puissions continuer à vous proposer des publications.

Quel est votre avis sur le sujet ?