Microsoft savait que sa stratégie en matière d'IA n'enclenche un cercle vicieux menaçant l'économie du Web. En effet, les outils d'IA se nourrissent de contenus humains tout en privant les créateurs, journalistes et artistes de leurs revenus publicitaires en fournissant des réponses directes. Ce phénomène de dépendance destructrice touche désormais plusieurs secteurs créatifs, provoquant une levée de boucliers générale. Les éditeurs de presse ripostent en justice pour exiger des compensations financières et dénoncer l'impact de ces technologies. Ce constat remet également en question la viabilité à long terme des modèles économiques actuels dans l'IA.De nouvelles révélations font surface dans le cadre du procès intenté par le New York Times contre Microsoft et OpenAI. Les documents divulgués révèlent que les employés de Microsoft ont tiré la sonnette d'alarme concernant l'approche de l'entreprise en matière d'IA. D'après les rapports, la stratégie actuelle risque d'entraîner l'économie du Web dans un engrenage destructeur tout en impactant négativement de nombreux autres secteurs.
Les cadres de Microsoft ont reconnu depuis longtemps une menace essentielle pesant sur leur propre modèle économique : « bien que l'IA générative s'alimente du travail créatif humain produit par des graphistes ou des journalistes, elle fragilise directement la viabilité financière de ces professions ».
Un document interne de l’entreprise formule clairement cette impasse stratégique en expliquant : « notre stratégie de contenu en matière d’IA a déclenché une spirale infernale (doom loop) qui va nuire à la fois aux performances de nos modèles et à l’ensemble du Web ». Par ailleurs, ce même document souligne qu’il est « très inhabituel » qu’un produit final menace les fondations économiques des fournisseurs dont il dépend entièrement.
Le plus grand vol de main-d'œuvre de l'histoire de l'humanité
Les documents divulgués reconnaissent que la collecte de données pour entraîner les modèles d'IA est « le plus grand vol de main-d’œuvre de l’histoire de l’humanité » et indiquent que cela « bafoue complètement le principe d’usage loyal ». Bon nombre des citations les plus marquantes de ce document proviennent de Brent Hecht, directeur des sciences appliquées chez Microsoft. L'entreprise a néanmoins tenté de s'en désolidariser.
Alex Haurek, porte-parole de Microsoft, a déclaré à : « ces commentaires reflètent le point de vue personnel d’un employé ; ils ne constituent pas une analyse juridique et ne représentent pas la position de l’entreprise ». Dans un autre document judiciaire, Jordan Usdan, directeur général chargé de la stratégie et des opérations en matière de données au sein de la division Microsoft AI, a qualifié le rôle du directeur Brent Hecht de « conflictuel ».
Selon lui, Brent Hecht défend des opinions divergentes, théoriques et tournées vers l’avenir quant au fonctionnement des écosystèmes de données pour l’IA, et qu’il est employé chez Microsoft pour apporter des points de vue asymétriques, futuristes et théoriques… « Il n’est pas non plus quelqu’un qui s’exprime au nom de Microsoft en particulier concernant ses opinions théoriques sur l’impact potentiel de l’IA sur les créateurs de contenu ».
Mais que Microsoft souhaite ou non l'admettre, il est clair que cela s’est réalisé. Google Zero existe bel et bien, à travers la fonction « AI Overviews ». Ce phénomène de spirale infernale s’étend à de multiples secteurs industriels, du journalisme à la musique, en passant par le cinéma. Comme l’a souligné le média Futurism dans une analyse des documents, « plus on y regarde de plus près, plus on voit des spirales infernales partout ».
La rupture du modèle économique du Web face aux agents IA
L'IA est en train de dévorer le Web. L'impact sur les éditeurs illustre de manière concrète la dynamique de ces boucles de détérioration. Lorsque des agents conversationnels tels que ChatGPT d'OpenAI ou Gemini de Google fournissent des résumés directs d'articles d'actualité, les utilisateurs ne ressentent plus la nécessité de visiter les sites Web d'origine. Ce comportement réduit considérablement le trafic et les revenus des éditeurs.
Cela constitue une rupture majeure par rapport au modèle économique traditionnel du Web dans lequel les éditeurs s'appuyaient sur les moteurs de recherche et les plateformes pour drainer des lecteurs, générant ainsi les ressources financières indispensables au financement du journalisme futur.
Face à cette situation, les éditeurs, mais aussi les musiciens et les acteurs, se tournent désormais vers le système judiciaire pour tenir les entreprises de technologie pour responsables. L'action en justice menée par le New York Times contre OpenAI et son principal investisseur, Microsoft, dépasse le simple litige sur le droit d'auteur : elle permet de porter à la connaissance du public des communications et documents internes confidentiels.
Microsoft et OpenAI continuent de qualifier leur pratique d'usage loyal. Cependant, ces documents révèlent que la direction connaissait parfaitement les répercussions commerciales causées par la substitution des visites de sites par des réponses générées par IA. L'usage interne de termes tels que « spirale infernale » pourrait guider les tribunaux et les acteurs du secteur dans la définition de leurs responsabilités et des indemnisations.
Ces divulgations alimentent également un mécontentement plus large face aux répercussions de l'IA sur l'emploi, les droits d'auteur, les ressources naturelles et le coût financier massif de ces technologies. Par ailleurs, « il n'est pas certain que tout ce vol de données aboutisse un jour à un modèle économique rentable ». De nombreux économistes de renom affirment que l'IA est un gouffre financier, et que la bulle pourrait bientôt éclater.
La nature de ces nouveaux agents IA qui envahissent le Web
« La croissance rapide du trafic Internet généré par des agents automatisés signifie que les bots ont désormais dépassé le trafic humain en ligne pour la première fois dans l’histoire d’Internet. Eh bien, ça s’est produit plus vite que je ne l’avais prévu », rapporte Matthew Prince, cofondateur et PDG de Cloudflare. Cette évolution rend ses prévisions antérieures bien déconnectées de la réalité ; elles prévoyaient ce dépassement aux alentours de 2027.
Selon les données de Cloudflare, pour la première fois dans l’histoire d’Internet, les machines génèrent plus de trafic Web que les humains. Le tableau de bord Radar de Cloudflare estime que les bots représentent 57,5 % de toutes les requêtes HTTP vers du contenu HTML, contre 42,5 % pour les humains.
Cette explosion du trafic automatisé suscite de vives préoccupations chez les acteurs du Web, certains y voyant même la concrétisation de la théorie de « l'Internet mort ». Les administrateurs de sites communautaires subissent de plein fouet l'agressivité de ces agents IA, qui consomment des quantités massives de bande passante et saturent les serveurs, provoquant des pannes qui s'apparentent à des attaques par déni de service (DDoS).
Le blocage des adresses IP s'avère souvent inefficace, ce qui pousse de nombreux propriétaires de sites à envisager de masquer leurs contenus derrière des murs d'inscription obligatoire pour se protéger. Par ailleurs, cette nouvelle réalité soulève des questions fondamentales sur l'avenir du design Web.
Les experts craignent en effet que le Web délaisse l'esthétique humaine au profit d'une structure optimisée pour la lecture par des machines, ainsi que sur l'efficacité des campagnes publicitaires facturées pour des affichages qui ne seront vus que par des robots. L'ampleur du problème va encore plus. En outre, un tiers des nouveaux sites Web sont générés par l'IA, selon les mesures de Stanford et l'Internet Archive qui en révèlent l'ampleur.
La recherche basée sur l'IA échoue à générer des revenus
Google a intégré l'IA à son moteur de recherche, ainsi que la fonction « AI Overviews ». Cette fonctionnalité controversée affiche des résumés par l’IA en haut des résultats de recherche. Elle a notamment entraîné la baisse du trafic vers les sites d'origine dont elle tire ses résumés. Google espérait améliorer l'expérience de recherche et concurrencer ses rivaux, mais un rapport récent indique la recherche basée sur l'IA peine à générer des revenus.
Google a admis dans ses résultats du troisième trimestre que les requêtes effectuées en « Mode IA » généraient moins de revenus que les recherches organiques standard, ce qui a entraîné une chute de 10 % du cours de l'action de la société mère Alphabet. Les performances semblaient pourtant solides : un chiffre d’affaires en hausse de 25 %, avoisinant les 128 milliards de dollars, avec un résultat net supérieur à 26 milliards de dollars.
Le problème : Google subit lui-même les effets de son IA. La croissance des revenus publicitaires de Google Search et de YouTube s'est considérablement ralentie ces derniers mois, et le flux de trésorerie disponible est devenu négatif après plus de 51 milliards de dollars de dépenses d'investissement.
Lors de la présentation des résultats financiers, Philipp Schindler, directeur des opérations de Google, a expliqué aux investisseurs que la forte croissance des requêtes en « Mode IA » avait eu un impact en raison de la faible monétisation observée dans ce mode. Alphabet a toutefois maintenu ses prévisions annuelles pour l'ensemble de l'année, tout en s'attendant à une hausse « significative » de ses dépenses d'investissement en 2027.
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