Depuis une dizaine d’années, l’idée de recréer la voix ou l’image d’une personne décédée au moyen de l’intelligence artificielle a alimenté autant de fascination que de malaise. On a d’abord vu apparaître des prototypes expérimentaux, comme les premiers « chatbots de deuil » nourris par des SMS ou des échanges privés, destinés à aider les proches à traverser la perte. Mais en 2025, ces pratiques ne sont plus marginales : elles se structurent en une véritable industrie de « l'afterlife numérique », estimée à 80 milliards de dollars à l’horizon 2030 et à près de 118 milliards d’ici 2034, selon plusieurs cabinets spécialisés. Autrement dit, ce qui relevait hier de la science-fiction devient aujourd’hui un segment commercial stratégique, porté par les progrès de l’IA générative, la banalisation des deepfakes et la recherche de nouveaux leviers de monétisation dans l’économie numérique.
Les avatars IA de personnes décédées, ou « deadbots », apparaissent dans des contextes nouveaux et inattendus, notamment dans des situations où ils ont le pouvoir de persuader.
Ils donnent des interviews pour plaider en faveur d'un durcissement des lois sur les armes à feu, comme lorsque la famille de Joaquin Oliver, victime de la fusillade de 2018 dans une école de Parkland en Floride, a créé un avatar IA le représentant avec un bonnet et l'a fait parler au journaliste Jim Acosta en juillet. « C'est simplement un autre outil de sensibilisation pour créer un sentiment d'urgence afin que les choses changent », a déclaré Manuel Oliver, le père de Joaquin.
Et en mai, un avatar IA barbu de Chris Pelkey, victime décédée d'un incident de rage au volant en Arizona, a fait une déclaration vidéo lors du jugement de l'homme qui a mortellement tiré sur Pelkey. La famille de Pelkey a créé le deadbot. « Je pense que c'était sincère », a déclaré le juge Todd Lang après avoir entendu la déclaration générée par l'IA. Il a ensuite prononcé la peine maximale.
Ces cas démontrent que l’IA posthume ne se limite pas à la consolation privée : elle est capable de peser sur l’espace public, le débat politique, voire sur les décisions de justice.
Faire revivre un mort grâce à un deepfake IA n'est pas du goût de tous le monde
Les critiques sur le caractère « macabre » de l'échange entre Acosta et l'avatar généré par IA n'ont pas tardé. Un chat en direct sur le Substack d'Acosta pendant la diffusion de la conversation a été inondé de messages la qualifiant de « glauque », « bizarre » et « dérangeante ». « Il y a des survivants des fusillades dans les écoles que vous pourriez interviewer, et ce seraient vraiment leurs mots et leurs pensées, plutôt que des propos complètement inventés », a écrit un utilisateur sur la plateforme de médias sociaux Bluesky.
Ce sentiment de critique envers les avatars IA avait déjà été évoqué par l'acteur emblématique Nicolas Cage en 2024. Il avait notamment exprimé ses craintes profondes face à la montée en puissance de l'intelligence artificielle dans le monde hollywoodien. Exprimant ses appréhensions, Cage a fait part de son malaise quant au potentiel de l'IA à manipuler son image, à la fois dans la vie et à titre posthume. Lors de sa prise de parole, Nicolas Cage s'est interrogé sur les implications éthiques de l'IA et sur l'avenir de l'authenticité artistique dans un monde de plus en plus numérisé.
Pourtant, en Chine, la création de deepfakes de proches décédés est une nouvelle tendance émergente. Cette pratique, qui consiste à utiliser l’intelligence artificielle pour animer et interagir avec des avatars de personnes disparues, a connu un essor commercial remarquable en 2024. L’entreprise Silicon Intelligence, basée à Nanjing, est l’un des acteurs principaux de ce marché en plein essor. Elle propose un service « d'immortalité numérique », permettant aux utilisateurs de converser avec des répliques numériques de leurs proches décédés. Sun Kai, cofondateur de l’entreprise, a lui-même créé un avatar de sa mère, décédée en 2019, à partir d’une photo et d’enregistrements audio de leurs conversations sur WeChat.
Des outils commémoratifs aux machines à cash
Initialement, la promesse était simple : préserver la mémoire des disparus en permettant aux familles d’interagir avec un avatar numérique. Cette approche se voulait thérapeutique, un prolongement virtuel du travail de deuil. Or, les acteurs du secteur ont rapidement perçu le potentiel commercial....
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