Une enquête menée auprès de milliers de dirigeants met en évidence un paradoxe saisissant : la majorité déclare que l’IA n’a pas encore produit d’amélioration significative ni de la productivité ni de l’emploi. Certains gains existent au niveau des tâches ou de fonctions spécifiques, mais ils ne se traduisent pas encore en gains globaux pour les entreprises ou l’économie. Cette situation rappelle le paradoxe formulé par l’économiste de renom Robert Solow dans les années 1980 : une technologie omniprésente, mais invisible dans les statistiques de productivité. Ce constat et les craintes liées aux suppressions d'emploi impactent négativement les marchés boursiers.En 1987, le célèbre économiste Robert Solow avait formulé une observation restée célèbre : malgré l'essor des ordinateurs et des microprocesseurs, la croissance de la productivité avait chuté au lieu d'augmenter. Les nouvelles machines généraient parfois trop d'informations, ralentissant plutôt qu'accélérant le travail. Il résuma ce paradoxe par une formule restée célèbre : « on voit l'ère informatique partout, sauf dans les statistiques de productivité ».
Ce qui promettait d'être un boom pour la productivité au travail s'est avéré être un échec pendant plusieurs années. Ce résultat inattendu a été baptisé « paradoxe de la productivité de Solow », d'après l'observation de ce phénomène par l'économiste. Cela semble refléter la réalité de l'industrie de l'IA aujourd'hui.
Une étude publiée en février 2026 par le National Bureau of Economic Research (NBER) auprès de 6 000 PDG, directeurs financiers et autres cadres dirigeants aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne et en Australie dresse un constat sévère : près de 90 % des entreprises affirment que l'IA n'a eu aucun impact sur l'emploi ou la productivité au cours des trois dernières années. Un précédent rapport du MIT a révélé que 95 % des projets échouent.
Si environ deux tiers des cadres interrogés dans le cadre de l'étude du NBER ont déclaré utiliser l'IA, cette utilisation ne représentait qu'environ 1,5 heure par semaine, et 25 % des personnes interrogées ont déclaré ne pas utiliser du tout l'IA sur leur lieu de travail. Près de 90 % des entreprises ont déclaré que l'IA n'avait eu aucun impact sur l'emploi ou la productivité au cours des trois dernières années. Il y a un contraste avec le battage médiatique.
Des gains qui ne s'observent pas dans la productivité globale
Les dirigeants indiquent que les projets restent expérimentaux, limités à des cas d’usage ponctuels, ce qui empêche un effet systémique sur la productivité. Pourtant, le rapport indique que les attentes restent élevées : les dirigeants anticipent une hausse de productivité de 1,4 % et une croissance de la production de 0,8 % d'ici à trois ans, signe d'un décalage notable entre la réalité observée dans la pratique et les espoirs placés dans cette technologie.
Alors que les entreprises s'attendent à une baisse de 0,7 % de l'emploi au cours de cette période, les employés interrogés prévoient une augmentation de 0,5 % de l'emploi. Cela suggère que les travailleurs pensent que l'IA n'est pas encore suffisamment mature pour les remplacer dans les entreprises.
« L'IA est partout, sauf dans les données macroéconomiques actuelles », a écrit Torsten Slok, économiste en chef chez Apollo, dans un récent article de blogue, reprenant l'observation faite par Robert Solow. « Aujourd'hui, l'IA n'apparaît pas dans les données sur l'emploi, la productivité ou l'inflation ».Torsten Slok a ajouté qu'en dehors des sept magnifiques, « rien n'indique que l'IA ait un impact sur les marges bénéficiaires ou les prévisions de résultats ».
Torsten Slok a cité une série d'études universitaires sur l'IA et la productivité, qui brossent un tableau contradictoire de l'utilité de cette technologie. En novembre dernier, la Banque fédérale de réserve de Saint-Louis, dans le Missouri, a écrit dans son rapport sur l'état d'adoption de l'IA générative qu'elle a observé une augmentation de 1,9 % de la croissance cumulative excédentaire de la productivité depuis l'introduction de ChatGPT fin 2022 par OpenAI.
En 2024, une étude du MIT a révélé une augmentation plus modeste de 0,5 % de la productivité au cours de la prochaine décennie. « Je ne pense pas que nous devrions minimiser l'importance d'un taux de 0,5 % en 10 ans. C'est mieux que zéro », a déclaré l'auteur Daron Acemoglu, lauréat du prix Nobel. « Mais c'est tout simplement décevant par rapport aux promesses faites par les acteurs du secteur et les journalistes spécialisés dans les technologies ».
La confiance dans l'IA en baisse dans le rang des travailleurs
L'enthousiasme semble faiblir. Des données du Census Bureau des États-Unis montrent une baisse de l’utilisation de l’IA au travail : la part des travailleurs l'utilisant dans la production de biens et services est passée à environ 11 %. La baisse est particulièrement marquée dans les grandes entreprises, celles ayant plus de 250 employés. D’autres sources rapportent un taux d’usage plus élevé, mais elles convergent toutes vers l’idée d’un ralentissement.
Le Baromètre mondial des talents 2026 de ManpowerGroup, une société spécialisée dans les solutions de main-d'œuvre, a révélé que parmi près de 14 000 travailleurs dans 19 pays, l'utilisation régulière de l'IA par les travailleurs a augmenté de 13 % en 2025, mais la confiance dans l'utilité de cette technologie a chuté de 18 %, ce qui indique une méfiance persistante. Les entreprises ne parviennent pas à corriger le problème de l'hallucination des modèles.
Nickle LaMoreaux, directeur des ressources humaines chez IBM, a déclaré la semaine dernière que le géant technologique allait tripler le nombre de jeunes embauchés, suggérant que malgré la capacité de l'IA à automatiser certaines tâches requises, le remplacement des travailleurs débutants entraînerait à terme une pénurie de cadres intermédiaires, mettant en péril la relève au sein de l'entreprise. C'est l'une des craintes principales liées à l'automatisation.
De nombreux PDG ont admis qu'ils ne tirent aucun bénéfice des investissements dans l'IA. Au lieu de cela, une gigantesque bulle s'est formée autour de la technologie. Selon le critique Edward (Ed) Benjamin Zitron, « la bulle actuelle dans le secteur de l'IA est bien pire que la situation qui prévalait lors de la bulle Internet ». L'éclatement de cette bulle pourrait effacer des centaines de milliards de dollars d'investissements et impacter l'économie mondiale.
S'agit-il d'un effet de retard plutôt que d'un échec pour l'IA ?
De nombreux dirigeants restent optimistes. Selon eux, il est certain que cette tendance en matière de productivité pourrait s'inverser. Pour rappel, le boom informatique des années 1970 et 1980 a finalement cédé la place à une forte augmentation de la productivité dans les années 1990 et au début des années 2000, avec notamment une hausse de 1,5 % de la croissance de la productivité entre 1995 et 2005, après plusieurs décennies de stagnation.
Selon Erik Brynjolfsson, économiste et directeur du Digital Economy Lab de Stanford, la tendance pourrait déjà s'inverser. Son analyse révèle une hausse de 2,7 % de la productivité américaine en 2025, qu'il attribue à la transition entre l'investissement dans l'IA et la récolte des fruits de cette technologie.
L'économiste Mohamed El-Erian a noté que la croissance de l'emploi et celle du PIB continuaient de se dissocier, en partie en raison de l'adoption continue de l'IA, un phénomène similaire à celui qui s'était produit dans les années 1990 avec la bureautique. Torsten Slok a également estimé que l'impact futur de l'IA pourrait ressembler à une « courbe en J », avec un ralentissement initial des performances et des résultats, suivi d'une croissance exponentielle.
Débâcle en bourse : l'industrie de l'IA face à l'heure de vérité ?
La situation a commencé à changer à la fin du mois de janvier 2026, lorsque les rapports financiers de certaines des plus grandes entreprises technologiques ont commencé à effrayer les investisseurs. Ils s'impatientent du fait que les dépenses n'ont pas encore généré de gains proportionnels en matière de revenus. À elles seules, Microsoft, Amazon, Meta et Alphabet devraient dépenser plus de 600 milliards de dollars en investissements en 2026.
Cela absorbe les flux de trésorerie disponibles et charge les entreprises d'actifs qui se déprécient, modifiant radicalement certaines des caractéristiques qui ont contribué à leur essor au cours de la dernière décennie. « C'est une situation vraiment sans issue », a déclaré Anthony Saglimbene, stratège en chef des marchés chez Amerprise Advisor Services. Les investisseurs pourraient se lasser d'attendre et retirer leurs billes, ce qui provoquera un désastre.
« Les investisseurs se contentaient de dire : « tant que cela se produit dans le futur, je suis d'accord pour que Microsoft, Amazon ou Alphabet dépensent cet argent ». Aujourd'hui, ils veulent savoir plus rapidement quand ils en verront les retombées, et nous n'avons pas de réponse claire à leur donner ».
Depuis que Microsoft et Meta ont donné le coup d'envoi de la saison des résultats du quatrième trimestre le 28 janvier, les actions de Microsoft et d'Amazon ont chacune chuté de plus de 16 %, Amazon étant enlisée dans sa plus longue série de pertes depuis environ 20 ans. Même Alphabet, la société mère de Google, largement considéré comme le plus grand gagnant de la course à l'IA dans le groupe, a perdu 11 %...
La fin de cet article est réservée aux abonnés. Soutenez le Club Developpez.com en prenant un abonnement pour que nous puissions continuer à vous proposer des publications.

à toutes et tous,