« Je voudrais pousser ChatGPT du haut d'une falaise » : dans les amphis, des professeurs se battent pour sauver la pensée humainetandis que d'autres trichent autant que les étudiants
Face à l'adoption massive de l'intelligence artificielle par leurs étudiants, des dizaines de professeurs décrivent une lutte qui dépasse la simple question de la triche académique. C'est l'existence même de l'université comme lieu de formation de l'intelligence humaine qui est en jeu.
Néanmoins, à l'Université de Staffordshire, des apprentis futurs ingénieurs en cybersécurité ont découvert que leurs cours étaient entièrement générés par intelligence artificielle, pendant que leur établissement menaçait de les exclure pour le même motif. Ce scandale emblématique révèle une fracture profonde au cœur de l'enseignement supérieur mondial : l'IA y est simultanément interdite aux étudiants, adoptée en catimini par les enseignants, et imposée par des administrations qui n'ont élaboré aucune politique cohérente.
Lea Pao enseigne la littérature à Stanford. Pour reconnecter ses étudiants à ce qu'elle appelle « l'expérience corporelle de l'apprentissage », elle leur fait mémoriser des poèmes, assister à des récitations, observer des œuvres dans de vrais musées. Un jour, elle demande à ses étudiants de passer dix minutes devant un tableau et d'en décrire l'expérience. L'exercice est volontairement personnel, intime et peut être difficilement délégué. Pourtant, l'un d'eux rend une copie techniquement sophistiquée mais creuse : « trop parfaite, sans rien dire », dira-t-elle. Il s'avère que le musée était fermé le lundi, l'étudiant s'était retourné vers l'IA.
« Il n'existe rien d'imperméable à l'IA », reconnaît Pao. « Plutôt que de jouer les gendarmes, j'espère que l'expérience globale de ce cours leur montrera qu'il existe une autre voie. » Ce témoignage, recueilli par The Guardian dans le cadre d'une vaste enquête auprès d'une douzaine de professeurs, illustre la situation dans laquelle se trouvent aujourd'hui les enseignants du supérieur : livrés à eux-mêmes, sans doctrine institutionnelle, pour faire face à une transformation qui s'est produite en quelques mois à peine.
« L'IA est le fléau de mon existence »
Les propos collectés par le Guardian sont d'une franchise inhabituelle dans le monde académique. « Ça nous rend fous », dit l'un. « L'IA générative est le fléau de mon existence », écrit un autre par email. Une troisième formule avec une brutalité imagée : « Je voudrais pousser ChatGPT, Claude, et Microsoft Copilot, du haut d'une falaise. »
Dora Zhang, professeure de littérature à Berkeley, a radicalement changé de cadre pour aborder le sujet en cours. « Je ne parle plus d'IA sous l'angle de la triche ou de l'intégrité académique. J'en parle en termes franchement existentiels. Qu'est-ce que ça nous fait, en tant qu'espèce ? » Ce glissement, du disciplinaire vers l'anthropologique, est révélateur. Pour ces professeurs, la vraie question n'est plus de savoir si leurs étudiants utilisent l'IA pour bâcler leurs devoirs. C'est de comprendre ce qu'il reste de l'acte d'apprendre quand une machine peut le simuler à la demande.
Staffordshire : le cours fantôme subventionné £27 000
James et Owen avaient tout misé sur cette reconversion. Inscrits dans un programme d'apprentissage financé par le gouvernement britannique (jusqu'à £27 000 de fonds publics par apprenant), ils espéraient décrocher une qualification en cybersécurité ou en génie logiciel. Ce qu'ils ont reçu à la place, c'est une succession de diapositives PowerPoint narrées par une voix synthétique, des explications génériques à la surface des sujets, des fichiers aux noms suspects et des alternances incongrues entre anglais américain et britannique dans les supports de cours. Dans une vidéo de formation en ligne, la voix artificielle bascule soudainement vers un accent espagnol pendant une trentaine de secondes avant de reprendre son intonation britannique initiale... comme si le masque tombait.
Les 41 étudiants du module de codage ont confronté leur chargé de cours, puis les responsables universitaires, à plusieurs reprises. La réponse de l'établissement ? Maintenir les contenus en l'état. Deux outils de détection de contenu généré par IA ont confirmé les soupçons des étudiants à l'examen des supports. James résume l'absurdité de la situation avec une formule qui a depuis circulé bien au-delà du campus : « Si nous rendions des travaux générés par l'IA, nous serions renvoyés de l'université. Mais c'est une IA qui nous enseigne. »
L'affaire, révélée par The Guardian, n'est pas un cas isolé anecdotique. Elle est symptomatique d'un double standard qui s'installe discrètement dans l'enseignement supérieur à mesure que les outils d'IA générative se banalisent.
61 % des enseignants utilisent l'IA et 95 % pensent qu'elle nuit aux étudiants
Les statistiques dressent un tableau paradoxal. Selon le Global AI Faculty Survey 2025 du Digital Education Council, 61 % des enseignants ont eu recours à l'IA dans leur pratique pédagogique, et 86 % anticipent de le faire à l'avenir. Dans le même temps, une enquête publiée en janvier 2026 par l'American Association of Colleges and Universities et l'Université d'Elon indique que 90 % des enseignants estiment que l'IA générative va diminuer les capacités de pensée critique des étudiants, et 95 % qu'elle va conduire à une dépendance croissante à ces outils.
Les professeurs sont donc, dans leur grande majorité, convaincus que l'IA est nuisible à l'apprentissage... tout en l'adoptant pour préparer leurs cours, noter les travaux, voire générer leurs supports pédagogiques. Des statistiques issues du secteur montrent que 81 % des enseignants qui utilisent l'IA déclarent qu'elle leur fait gagner du temps sur les tâches administratives, 80 % sur la préparation des cours, et 79 % sur la correction des copies.
La tentation est compréhensible dans un contexte de surcharge chronique. Mais la ligne entre l'assistance légitime et la délégation complète est franchie sans garde-fou. Un assistant d'enseignement a ainsi admis avoir soumis à ChatGPT une grille d'évaluation et un exemple de copie pour automatiser entièrement la notation. Un professeur de la Hult International Business School a confié que cette pratique se généralisait, produisant des commentaires identiques indépendamment de la qualité réelle des travaux rendus.
L'étudiant pris en étau : entre tricheur présumé et cobaye
Du côté des étudiants, l'adoption de l'IA est massive mais ambivalente. Selon un sondage d'Inside Higher Ed et du Generation Lab, environ 85 % des étudiants de premier cycle américains utilisaient l'IA pour leurs travaux universitaires à l'été 2025 pour générer des plans, des idées ou réviser. Environ 19 % déclaraient s'en servir pour rédiger des dissertations entières.
Plus de la moitié des étudiants utilisant l'IA pour leurs travaux exprimaient des sentiments mitigés : l'outil les aide par moments, mais les fait parfois penser moins profondément. Cette lucidité ne manque pas de sel quand on la compare à la posture des institutions qui interdisent l'usage étudiant tout en le pratiquant côté enseignant.
Le sommet AI+Education organisé par Stanford en février 2026 a mis en lumière une conclusion gênante : une étude menée avec des collégiens brésiliens montre que les étudiants ayant accès à l'IA obtiennent de meilleurs résultats pendant qu'ils disposent de l'outil, mais que cet avantage disparaît dès que l'accès est retiré au sein du même test, suggérant qu'aucun apprentissage réel n'a eu lieu. L'IA améliore la performance immédiate sans renforcer la compétence durable.
Une étude du MIT va dans le même sens : les étudiants qui ont travaillé sans recours à l'IA ou aux moteurs de recherche présentaient des schémas de connectivité neurale significativement différents et plus développés que ceux ayant utilisé des outils externes. Plus l'aide externe augmentait, plus la connectivité cérébrale diminuait.
Une crise de l'évaluation
Mehran Sahami, professeur à la Stanford School of Engineering, formule le problème avec précision : l'enseignement supérieur a longtemps supposé qu'un travail de qualité témoignait d'un processus d'apprentissage solide. L'IA a brisé cette hypothèse. Les étudiants peuvent désormais produire des rendus remarquables sans avoir engagé le moindre processus cognitif substantiel.
Les outils de détection de contenu généré par IA censés rétablir l'équité ne font qu'aggraver la situation. Ces systèmes souffrent d'un taux de faux positifs et de faux négatifs qui rend leur utilisation à des fins disciplinaires juridiquement et éthiquement problématique. Des étudiants ont été accusés à tort ; d'autres ont vu leurs productions manifestement générées par IA passer sans encombre.
La réponse institutionnelle oscille entre deux extrêmes également inopérants : l'interdiction totale, inapplicable à grande échelle, et le laisser-faire complet, qui reporte toute la responsabilité éthique sur des étudiants livrés à eux-mêmes. L'AAUP (American Association of University Professors) souligne que les intégrations d'IA dans les établissements sont le plus souvent pilotées par les administrations avec très peu de concertation avec les enseignants, le personnel ou les étudiants et que très peu d'institutions ont élaboré des politiques transparentes ou proposé des formations professionnelles adaptées
Qui est équipé pour décider ?
Le rapport CDT indique que 70 % des enseignants s'inquiètent que l'IA affaiblisse la pensée critique et les capacités de recherche des étudiants et que plus de la moitié des étudiants eux-mêmes estiment que l'usage de l'IA en cours les rend moins proches de leurs professeurs. Ce sentiment de distance n'est pas anodin dans une relation pédagogique où la confiance est constitutive de l'apprentissage.
Une étude de ScienceDirect portant sur les perspectives des enseignants du supérieur révèle que moins d'un quart des enseignants estiment que leur université les a correctement préparés à l'intégration de l'IA, et que plus des trois quarts souhaiteraient un accompagnement structuré. Ce chiffre illustre l'écart entre la vitesse d'adoption imposée par les directions et la maturité pédagogique réelle des équipes enseignantes.
Wendy Kopp, fondatrice de Teach for All, a résumé l'enjeu lors du sommet de Stanford : l'IA amplifie la qualité pédagogique existante. Dans les établissements dotés d'une pédagogie solide et de lignes directrices claires, elle devient un levier puissant. Sans ce socle, elle devient une distraction — ou pire, un vecteur de dévalorisation silencieuse de l'acte d'enseigner.
Vers une littératie de l'IA comme compétence fondamentale
Des voix s'élèvent pour dépasser la posture défensive. Plutôt que de traquer l'usage d'IA chez les étudiants tout en y recourant eux-mêmes, certains enseignants font le choix de l'intégrer explicitement dans le curriculum, non comme un substitut à la réflexion, mais comme objet d'étude à part entière.
À la Johnson C. Smith University, Leslie Clement, professeure d'anglais et d'études africaines, a co-conçu un cours intitulé « African Diaspora and AI » qui examine comment l'IA affecte les populations d'ascendance africaine dans le monde, incluant les conditions d'extraction du cobalt, minerai essentiel aux technologies d'IA, en République Démocratique du Congo. Un exemple de ce à quoi peut ressembler une pédagogie de l'IA qui ne soit ni naïve ni défaitiste.
Stanford propose pour sa part un curriculum en quatre temps pour mettre l'étudiant au volant plutôt qu'en passager : choisir une destination (formuler ses intentions vis-à-vis de l'IA), apprendre à conduire (comprendre le prompting et les workflows agentiques), ouvrir le capot (saisir les limites et risques), et définir le code de la route (décider ce que l'IA doit ou ne doit pas faire).
L'affaire de Staffordshire, aussi caricaturale soit-elle, pose une question que ni les établissements ni les régulateurs ne peuvent continuer à esquiver : si l'IA générative redéfinit ce qu'est produire un travail intellectuel, qui doit en fixer les règles ? Selon quels principes ? La réponse ne peut pas venir des seules directions universitaires soucieuses de réduire les coûts, ni des vendeurs de solutions EdTech promettant des taux de réussite gonflés par des outils qui n'apprennent rien à personne.
Sources : Stanford University, American Association of University Professors, ScienceDirect, Minding the Campus (« Chers professeurs, cessez d'utiliser l'IA »), détails sur les anomalies des supports (anglais américain/britannique, noms de fichiers suspects, explications génériques), The Guardian
Et vous ?
Un établissement qui interdit l'IA aux étudiants tout en autorisant ses enseignants à l'utiliser sans transparence est-il en mesure de former des professionnels de la cybersécurité ou du développement logiciel dignes de ce nom ?
Peut-on raisonnablement demander à des étudiants de ne pas utiliser l'IA quand leurs futurs employeurs les y encourageront dès le premier jour de travail ?
L'amélioration des performances mesurées avec l'IA, sans transfert de compétences une fois l'outil retiré, devrait-elle changer fondamentalement la manière dont on évalue l'apprentissage dans l'enseignement supérieur ?
La « littératie de l'IA » peut-elle réellement s'enseigner sans que les établissements eux-mêmes ne montrent l'exemple en matière de transparence sur leurs propres usages ?
Dans un contexte de pression budgétaire croissante sur les universités publiques, le recours à l'IA pour réduire les coûts pédagogiques n'est-il pas une conséquence inévitable ? Si oui, comment éviter que ce soit toujours les étudiants les moins bien dotés qui en fassent les frais ?Voir aussi :
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