Le projet Stratos de Kevin O'Leary, approuvé par l'Utah, résume à lui seul toutes les contradictions de la ruée vers l'IA : une puissance colossale de 9 gigawatts entièrement produite hors réseau, des avantages fiscaux massifs, des emplois promis et une dépendance accrue au gaz naturel. Bienvenue dans l'ère des data centers-États.Le vendredi 25 avril 2026, la Military Installation Development Authority (MIDA) de l'Utah a approuvé un accord de développement pour un campus hyperscale dans le comté de Box Elder, susceptible d'atteindre une capacité de 9 gigawatts, soit plus du double de la consommation électrique moyenne actuelle de l'État, estimée à environ 4 GW.
Le projet, baptisé Stratos et commercialisé sous la marque « Wonder Valley », est porté par O'Leary Digital, le bras infrastructurel de Kevin O'Leary, l'investisseur canadien connu du grand public pour son rôle de juge dans l'émission Shark Tank. Le directeur exécutif de la MIDA, Paul Morris, a qualifié Stratos du projet le plus ambitieux de l'organisation. « Si vous preniez nos projets numéro 1 et numéro 2, que vous les additionnez et que vous les multipliiez par 10, cela n'approcherait toujours pas ce dont nous allons parler, en termes d'opportunités et de bénéfices pour l'Utah », a-t-il déclaré lors de la réunion du conseil.
L'échelle du projet est effectivement vertigineuse. La première phase seule prévoit environ 3 gigawatts de capacité de production. À terme, le campus s'étendra sur 40 000 acres de terrain privé, auxquels s'ajoutent 1 200 acres de propriétés militaires et étatiques. Pour fixer les idées : 40 000 acres représentent près de 162 kilomètres carrés, une superficie supérieure à celle de Paris intra-muros.
Kevin O'Leary, connu du grand public pour son rôle de juge dans l'émission Shark Tank
Le pari du hors-réseau : la Ruby Pipeline comme colonne vertébrale
La caractéristique la plus singulière de Stratos n'est pas sa taille, mais son mode d'alimentation. Selon la Salt Lake Tribune, le campus entend atteindre une autonomie totale en se raccordant à la Ruby Pipeline, un gazoduc interétatique de 1 100 kilomètres reliant le Wyoming à l'Oregon en traversant le nord de l'Utah, pour produire l'intégralité de son électricité sur site. Le directeur de MIDA a martelé devant les commissaires du comté que l'installation ne prélèverait « pas un seul électron » du réseau public, et pourrait même, à terme, réinjecter de l'électricité excédentaire sur le réseau.
Cette promesse de neutralité vis-à-vis du réseau existant est politiquement habile : elle coupe court à l'argument, régulièrement brandi par les opposants aux data centers, selon lequel ces méga-infrastructures ponctionnent une électricité que les ménages et entreprises locaux ne voient jamais. Mais elle déplace simplement le problème : après que la croissance rapide des data centers a provoqué de vives résistances de la part des élus locaux, des opérateurs de réseau et des riverains, les entreprises technologiques bâtissent désormais leur propre parc de centrales privées, alimentées majoritairement au gaz naturel.
Stratos s'inscrit dans ce mouvement que le Washington Post a baptisé le « shadow grid »; un réseau fantôme parallèle au réseau public. D'après le cabinet de recherche énergétique Cleanview, au moins 47 projets de data centers répartis sur l'ensemble du territoire américain prévoient de construire leur propre infrastructure de production d'électricité. Les entreprises impliquées vont de Meta à OpenAI en passant par Oracle et Chevron.
Une course aux gigawatts au nom de la sécurité nationale
Kevin O'Leary n'a pas caché la dimension géopolitique de son projet lors de son intervention par visioconférence devant le conseil de la MIDA. « La Chine a construit 400 gigawatts de nouvelle puissance au cours des 24 derniers mois, et une grande partie alimente des data centers d'IA », a-t-il déclaré. « Nous sommes dans une course avec eux. »
Morris a abondé dans ce sens, indiquant que le projet soutiendrait l'IA en général, mais également le Pentagone, le Département de la Défense, l'US Air Force et la Garde nationale de l'Utah, qualifiant Stratos « d'impératif de sécurité nationale ».
Cette rhétorique n'est pas propre au projet de l'Utah. Elle irrigue l'ensemble de la stratégie énergétique de l'administration Trump, qui a explicitement encouragé les entreprises technologiques à devenir leurs propres producteurs d'électricité. « La vision du président Trump depuis le début de son administration est : laissez les entreprises d'IA devenir des compagnies d'électricité, laissez-les déployer leur propre production d'énergie en parallèle de leurs data centers », rapportent des officiels de la Maison-Blanche.
Stratos se retrouve ainsi au carrefour de plusieurs tendances simultanées : la compétition sino...
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RenarddeFeu,