« On ne peut pas gagner des milliards sans faire de mal aux gens » : Cory Doctorow parle des « trillionaires » tels qu'Elon Musk, de la bulle de l’IA et des fantasmes cruels des patrons de la technologieL'auteur de science-fiction Cory Doctorow dénonce les promesses fallacieuses de l'IA comme une simple manœuvre de la part des dirigeants pour automatiser le travail et écarter les salariés. Il soutient que l'IA ne possède aucune intentionnalité réelle et repose sur une bulle financière massive risquant de provoquer un chaos économique majeur lors de son éclatement. Cory Doctorow souligne que l'IA crée des « centaures inversés », soit des humains asservis aux machines pour pallier leurs erreurs techniques chroniques. Il critique l'obsession des milliardaires, comme Elon Musk, dont la quête de profit ignorerait les conséquences sociales et la réalité humaine.
Cory Doctorow, né le 17 juillet 1971 à Toronto, en Ontario, est blogueur, journaliste et auteur de science-fiction. Favorable à des lois sur le droit d'auteur moins contraignantes, il travaille pour Creative Commons et milite à l'Electronic Frontier Foundation. Considéré comme l'une des personnalités les plus influentes du Web, il il est coauteur du blogue Boing Boing. La gestion des droits numériques et le pair-à-pair sont des thèmes récurrents de son œuvre.
Dans son nouvel ouvrage intitulé « The Reverse Centaur's Guide to Life After AI: How to Think About Artificial Intelligence Before It's Too Late », Cory Doctorow déconstruit les « mythes actuels » autour de l'IA. Le concept central de son ouvrage repose sur l'idée du « centaure inversé », qu'il définit comme un « humain qui est enrôlé pour agir comme assistant à une machine ». Cet état de choses réduit l'humain au simple correcteur des erreurs de l'IA.
Plutôt que de libérer les humains par l'automatisation, l'IA les asservit. Cory Doctorow illustre ce propos par le quotidien des employés d'entrepôt forcés d'uriner dans des bouteilles afin de suivre le rythme infernal dicté par un algorithme, ou encore par l'avenir des chauffeurs de camions autonomes, payés au salaire minimum, dont l'unique tâche sera d'éviter que la machine ne provoque des accidents ; tout ceci pour nourrir la quête de profit des dirigeants.
L'imposture technologique face aux discours grandiloquents
En théorie de l’automatisation, un « centaure » désigne une personne assistée par une machine, tandis qu’un « centaure inversé », héros du nouveau livre de Cory Doctorow, est « un humain contraint de jouer le rôle d’assistant d’une machine ». Son nouvel ouvrage s'apparente à une mise en garde contre un avenir dystopique où l'austérité et la dégradation technologique serviraient uniquement à renforcer le contrôle des élites sur la main-d'œuvre.
La disparition du monde du travail, et avec elle notre capacité à subvenir à nos besoins et à mener une vie autonome, n’est qu’un début, si l’on en croit les architectes de l’IA et les Big Tech. Les figures de proue de cette technologie, telles que Sam Altman ou Dario Amodei, aiment formuler des prédictions apocalyptiques selon lesquelles l'IA pourrait détruire l'espèce humaine ou finir par nous traiter comme de simples animaux de compagnie à long terme.
En gros : l’IA va vous prendre votre emploi, ainsi que celui de vos enfants, et il est inutile de lutter contre cela, car l’avenir est déjà là. « Les spécialistes de l’IA prétendent qu’ils sont sur le point de créer Dieu, en apprenant des mots à un programme de devinettes lexicales. C’est grandiose ! », ironise Cory Doctorow.
Le blogueur balaie ces déclarations pompeuses d'un revers de main : « l’IA ne peut pas et ne pourra jamais nous rendre obsolètes. C’est un tour de passe-passe ». En réalité, la machine excelle simplement à prédire le mot suivant, mais n'a aucune intentionnalité. Il ajoute aussi que les fameuses hallucinations de l'IA ne sont que de vulgaires erreurs, assimilables à des salades de mots auxquelles l'être humain prête naïvement un sens et une conscience.
« Là où je pense que le mot hallucination est utile, ce n’est pas pour décrire ce que fait l’IA, mais ce que nous faisons lorsque nous sommes confrontés à un mélange de mots incohérent, et que nous lui attribuons un auteur. Si vous pensez que l’IA peut devenir consciente, c’est parce que vous avez oublié ce qu’est la conscience », a-t-il déclaré. Cory Doctorow affirme que l'ensemble de l'industrie de l'IA est une « bulle gigantesque » qui finira par éclater.
Une bulle financière gigantesque et dévastatrice dans le secteur
Selon Cory Doctorow, l'IA n'est que le dernier mot à la mode utilisé pour drainer les capitaux des investisseurs, et les dirigeants du secteur jouent incroyablement bien leur jeu. L'écrivain invite notamment les lecteurs à se souvenir des discours selon lesquels la cryptomonnaie allait remplacer tous les systèmes financiers du monde. Il n'en est rien aujourd'hui. Pire encore, le secteur des cryptomonnaies est en proie à des scandales répétés d'escroquerie.
Le véritable péril ne réside pas dans une technologie qui deviendrait toute-puissante, mais dans les ravages économiques imminents causés par les investissements déraisonnables. « Quand j’ai écrit ce livre [l’année dernière], c’était une bulle de 700 milliards de dollars. C’est désormais une bulle de 1 400 milliards. La seule chose pire qu’une bulle de 1 400 milliards, c’est une bulle de 2 400 milliards de dollars, vers laquelle nous nous dirigeons », affirme-t-il.
S'appuyant sur les lois immuables de la finance, Cory Doctorow rappelle qu'il est difficile de prédire quand les bulles vont éclater. Mais il est facile de prédire que les bulles éclateront. Selon Cory Doctorow, l'onde de choc de ce krach inévitable n'affectera pas principalement les ultra-riches, mais le reste de la population. Par ailleurs, ce désastre offrira par la même occasion aux politiciens l'excuse parfaite pour imposer de nouvelles politiques d'austérité.
L'esbroufe du « criti-hype » et le maintien des investissements
Pour assurer la pérennité de ces financements massifs, l'industrie de l'IA s'appuie sur ce que Cory Doctorow appelle le « criti-hype », une forme de critique alarmiste qui nourrit paradoxalement le battage médiatique et rend les pires scénarios crédibles. Ces discours de fin du monde servent non seulement à effrayer la main-d'œuvre, mais aussi à justifier le développement effréné de la technologie pour éviter que des pays rivaux ne prennent l'avantage.
La journaliste Karen Hao, une autre critique influente de l’IA, explique l'objectif réel caché derrière les prédictions apocalyptiques formulées par les dirigeants à propos de l’IA : « laissez-nous expérimenter comme bon nous semble, ayons nos centres de données, car sinon les entreprises chinoises y arriveront les premières. Vous ne voulez pas d’un Dieu confucéen. Vous voulez un Dieu de l’Ancien Testament. Ce ne sont pas les mêmes châtiments ».
Et même lorsque les innovations échouent lamentablement, à l'image des supermarchés sans caissiers d'Amazon qui nécessitaient finalement une surveillance humaine constante par caméra, l'enthousiasme de la sphère technologique reste intact. L'objectif principal n'est donc pas de proposer une technologie fonctionnelle, mais de maintenir un récit captivant pour s'assurer que les actionnaires continuent d'y injecter massivement de l'argent.
Le problème, c’est que les gens voient l’IA partout autour d’eux, fonctionnant mieux aujourd’hui qu’hier : elle produit des contenus générés par l’IA de plus en plus convaincants, répond à leurs problèmes personnels, transforme des femmes entièrement habillées en femmes nues, analyse la poésie du XVIIIe siècle. On a l’impression qu’elle peut tout faire, mais selon les analystes, rien de tout cela ne constitue la base matérielle de l’investissement.
Le solipsisme des milliardaires de la tech et la déshumanisation
Le véritable péril abordé dans le livre n'est pas l'émergence d'une superintelligence, mais l'imminence d'un désastre économique. Son analyse fait écho à celle de l'analyste Edward Zitron, selon lequel toute l'industrie de l'IA repose un mensonge bien entretenu. Cory Doctorow analyse ensuite la psychologie des milliardaires de la technologie, estimant que « vous ne pouvez pas gagner des milliards de dollars sans faire de mal à beaucoup de gens ».
Pour supporter de telles actions, « il faut cesser de considérer les autres comme des êtres humains », un solipsisme que Cory Doctorow illustre par la consommation publique de kétamine d'Elon Musk. Sa critique à l'égard d'Elon Musk s'articule d'abord autour de sa déconnexion profonde avec la réalité, engendrée par sa richesse extrême. L'écrivain soutient en effet qu'amasser une telle fortune isole l'individu des conséquences de ses propres actions.
Selon lui, ce n'est donc pas une coïncidence si Elon Musk qualifie régulièrement ses détracteurs de simples personnages non joueurs (PNJ) : « au fond, il ne croit pas qu'ils soient des personnes réelles ». Il pointe du doigt les dommages concrets causés par les entreprises d'Elon Musk, prenant l'exemple de son IA Grok, qui s'est avérée capable de générer des images pornographiques non consensuelles, y compris des contenus impliquant des enfants.
Cory Doctorow souligne avec cynisme que l'indignation morale ne suffit pas pour stopper ces pratiques, car les investisseurs sont prêts à ignorer ces dérives tant qu'ils espèrent un retour sur investissement. Pour véritablement endiguer les pratiques néfastes du milliardaire de la technologie, il explique : « si nous voulons réellement cibler le mal que fait Elon Musk, nous devons faire croire à ses investisseurs qu'il ne peut pas gagner d'argent ».
Source : "The Reverse Centaur's Guide to Life After AI", Cory Doctorow
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