Les États-Unis connaissent un boom d'investissement inédit pour financer l’infrastructure matérielle et logicielle nécessaire à l'IA. La construction de centres de données dépasse désormais un rythme annualisé de 42 milliards de dollars, soit une hausse de plus de 300 % depuis le lancement de ChatGPT fin 2022. Les dépenses combinées en centres de données, ordinateurs et logiciels dépassent désormais 1 000 milliards de dollars par an, soit environ 3,5 % du PIB américain, un niveau record. Mais les revenus des Big Tech ne reflètent pas l’ampleur des investissements. Une grosse partie de l'argent est captée par les fabricants étrangers de puces et de mémoires.La question d'une bulle spéculative autour de l'IA fait débat depuis plusieurs années. Les valorisations boursières dans le secteur ont atteint des niveaux inédits depuis la bulle Internet ; Nvidia est valorisé à plus de 4 000 milliards de dollars et les cinq plus grandes entreprises technologiques concentrent 30 % du S&P 500. Cette dynamique dépasse en intensité les grandes vagues d’investissement passées comme l’électrification, le déploiement du haut débit, etc.
Pourtant, selon un rapport du MIT, 95 % des entreprises ayant investi dans l'IA n'en tiraient aucun retour financier mesurable. Le décalage entre les capitaux engagés et les revenus générés est au cœur du débat : s'agit-il d'un investissement fondateur dont les fruits mûriront avec le temps, ou d'un emballement collectif promis à une correction brutale ? La réponse dépendra largement de la capacité de l'IA à tenir ses promesses en matière de productivité.
Ces niveaux d'investissement rappellent de plus en plus la bulle Internet du début des années 2000 : les valorisations boursières actuelles seraient, selon certains économistes, les plus élevées depuis l'éclatement de cette bulle, avec un indice S&P 500 se négociant à 23 fois les bénéfices prévisionnels.
Une explosion historique de l’investissement dans l’IA aux États-Unis
Dans le contexte du boom des investissements aux États-Unis, les dépenses consacrées à la construction de centres de données ont atteint un nouveau record, dépassant désormais 42 milliards de dollars par an, soit une augmentation de plus de 300 % depuis le lancement de ChatGPT fin 2022. Si la croissance a ralenti au cours des six derniers mois, les investissements ont néanmoins augmenté de plus de 18 % au cours de l'année qui s'est écoulée.
Ces investissements ne comprennent pas toutefois les coûts bien plus élevés des GPU, TPU et autres composants électroniques coûteux qu'ils abritent. Les investissements fixes réels des États-Unis dans ces centres de données et les équipements périphériques associés ont atteint un niveau record de plus de 270 milliards de dollars par an, soit une hausse de près de 50 % par rapport à l'année dernière et de de 77 % depuis le lancement de ChatGPT.
De même, les dépenses en informatique sont éclipsées par les investissements dans le développement de logiciels, qui dépassent désormais 750 milliards de dollars par an, une part de plus en plus importante étant consacrée à la formation, au déploiement et à l'intégration des systèmes d'IA. Au total, les dépenses en centres de données, en informatique et en logiciels dépassent 1 000 milliards de dollars par an, soit environ 3,5 % du PIB américain.
Selon une analyse récente, il s'agit probablement d'une sous-estimation de la valeur réelle des investissements fixes liés à l'IA, car les statistiques officielles ont du mal à prendre en compte les dépenses en matériel informatique ou à refléter correctement l'ensemble des développements logiciels.
Une bulle à trois dimensions soutenue par un petit groupe d'acteurs
Selon Faisal Hoque, entrepreneur et leader d'opinion, il existe trois bulles dans le domaine de l'IA : une bulle spéculative, une bulle infrastructurelle et une bulle médiatique. L'IFRI (Institut français des relations internationales) distingue également plusieurs niveaux dans cette dynamique. L'IA relève d'abord d'une bulle réputationnelle, portée par des récits qui la présentent comme une solution « miraculeuse », malgré des capacités encore limitées.
Cette première bulle en nourrit deux autres : une bulle spéculative, marquée par les capitalisations boursières élevées des acteurs du secteur, et une bulle infrastructurelle, liée au déploiement massif de centres de données très gourmands en ressources. En outre, les cycles d'innovation rendent puces et centres de données rapidement obsolètes, entre 2 et 6 ans selon les estimations, ce qui pose sérieusement la question de leur amortissement.
La majorité de cet effort provient d’un petit nombre d’acteurs technologiques majeurs (Meta, Alphabet, Amazon et Microsoft). Leurs dépenses d’investissement physique devraient dépasser 600 milliards de dollars en 2026, en forte hausse par rapport à l’année précédente. Ces quatre entreprises ont basculé d’un modèle centré sur l’embauche à un modèle très capitalistique, réduisant les effectifs tout en accumulant massivement des actifs matériels.
Ce phénomène reste quasi exclusivement américain : l'investissement informatique au Canada, au Royaume-Uni, dans l'UE et au Japon ne connaît pas d'accélération comparable. Cette stratégie suppose que les capacités des modèles d’IA continueront de croître de manière exponentielle et généreront des revenus suffisants pour amortir ces investissements colossaux. Les dirigeants du secteur s'attendent à un avenir dominé par l'IA et les androïdes.
Une dépendance aux importations aux fabricants de puces asiatiques
L’essentiel du matériel utilisé dans les centres de données américains est importé, notamment de Taïwan, du Mexique et de la Malaisie. Les importations d’ordinateurs liés à l’IA ont atteint près de 400 milliards de dollars annualisés et ont fortement augmenté depuis 2022. Les importations en provenance de Taïwan ont bondi de 670 % en trois ans seulement. Ce territoire insulaire du Pacifique abrite TSMC, le plus grand fabricant de puces au monde.
Taïwan occupe une position centrale, en particulier via la production de semiconducteurs de pointe, ce qui souligne la dépendance américaine aux chaînes d’approvisionnement asiatiques. Fait notable, ces équipements bénéficient d’exemptions tarifaires dans le contexte de tensions commerciales plus larges.
Selon les données de l'analyse, en novembre dernier, près de 42 milliards de dollars d’ordinateurs et de composants informatiques ont ainsi été admis sur le territoire américain en franchise totale de droits de douane, soit plus de 16 % de l’ensemble des importations de biens enregistrées ce mois-là.
Il est important de souligner que les ordinateurs mexicains sont également fabriqués en grande partie avec des puces taïwanaises, les importations du Mexique en provenance de cette île ayant atteint un pic de 80 milliards de dollars par an en octobre, soit une hausse de 315 % par rapport à l'année dernière.
La frénésie autour de l'IA alimente une pénurie critique de mémoires
La production industrielle de semiconducteurs américains a atteint des records, portée à la fois par le boom de l'IA et les subventions du CHIPS Act, une loi adoptée sous l'administration Biden. La demande en électricité des centres de données pousse la consommation commerciale à des niveaux inédits, concentrés notamment au Texas et dans la région mid-Atlantique, faisant grimper les prix de l'électricité commerciale de près de 7 % sur un an.
L'investissement dans l'IA est si massif qu'il contrevient à l'une des lois fondamentales de l'informatique : historiquement, l'électronique devient toujours moins chère avec le temps. Or les prix augmentent aujourd'hui au deuxième rythme le plus rapide jamais enregistré, et les prix de la mémoire informatique ont plus que triplé en un an. En gros, la bulle de l'IA alimente une pénurie de mémoire qui provoque la hausse des prix de tous les appareils.
La grande question : les revenus exceptionnels promis suivront-ils ?
Selon les enquêtes, environ 18 % des entreprises américaines déclarent désormais utiliser l'IA directement dans leurs opérations, un chiffre qui monte à 30 % dans les secteurs de l'information et des services professionnels. Pourtant, les revenus des grandes entreprises technologiques américaines ne connaissent pas encore l'accélération spectaculaire que laisserait supposer l'ampleur des investissements. Et certains craignent que cela n'arrive jamais.
La majorité du matériel informatique étant importée, une grande partie des gains à court terme à court terme revient directement aux fabricants étrangers de composants. Selon les données récentes, l'investissement net dans l'IA n'a contribué qu'à 0,3 % du taux de croissance annualisé de 4,4 % du PIB américain.
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