Washington se contredit à voix haute. D'un côté, le Pentagone a classé Anthropic parmi les risques pour la chaîne d'approvisionnement nationale, au même rang que des entreprises liées à des puissances étrangères adverses. De l'autre, la NSA, qui dépend directement du Département de la Défense, utilise activement Mythos Preview, le modèle le plus puissant jamais produit par Anthropic, pour des opérations de cybersécurité. Ce paradoxe vertigineux, révélé par Axios le 19 avril 2026, illustre les tensions profondes qui traversent l'État américain face à l'IA de pointe : entre postures politiques et impératifs opérationnels, la cohérence n'est visiblement plus une priorité.Annoncé début avril 2026, Claude Mythos Preview est présenté par Anthropic comme un modèle de langage polyvalent aux capacités remarquables en matière de sécurité informatique. La société a fait le choix délibéré de ne pas le rendre disponible au grand public.
Ces dernières semaines, Anthropic a utilisé Mythos Preview pour identifier des vulnérabilités zero-day, c'est-à-dire des failles inconnues jusqu'alors des développeurs, dans l'ensemble des grands systèmes d'exploitation et des navigateurs web majeurs, ainsi que dans de nombreux autres logiciels critiques.
La nature duale du modèle est au cœur de toutes les inquiétudes. Des ingénieurs d'Anthropic sans formation formelle en sécurité ont pu demander à Mythos Preview de rechercher des vulnérabilités permettant l'exécution de code à distance et se sont réveillés le lendemain matin avec un exploit complet et fonctionnel. Dans d'autres cas, des chercheurs ont développé des automatismes permettant à Mythos Preview de transformer des vulnérabilités en exploits sans aucune intervention humaine.
Pour encadrer cette puissance de feu, Anthropic a lancé le Projet Glasswing. Dans ce cadre, la société a étendu l'accès à plus de 40 organisations qui développent ou maintiennent des infrastructures logicielles critiques, afin qu'elles puissent utiliser le modèle pour analyser et sécuriser des systèmes en production, qu'ils soient propriétaires ou open source. Anthropic s'engage à hauteur de 100 millions de dollars en crédits d'utilisation pour Mythos Preview dans le cadre de ces efforts, ainsi qu'à 4 millions de dollars de dons directs à des organisations de sécurité open source.
Parmi les partenaires annoncés publiquement figurent Amazon, Apple, Google, Cisco, CrowdStrike, JPMorgan Chase, Microsoft et Nvidia. Anthropic n'a rendu publics que 12 de ces organisations sur les 40 auxquelles elle a accordé l'accès ; selon une source, la NSA fait partie des agences bénéficiant d'un accès non annoncé.
La querelle Pentagone-Anthropic : une rupture sans précédent
Pour comprendre l'absurdité de la situation actuelle, il faut revenir sur l'origine du conflit. En juillet 2025, Anthropic et le Pentagone avaient conclu un contrat faisant de Claude le premier modèle frontier approuvé pour une utilisation sur les réseaux classifiés. Ce contrat intégrait la politique d'utilisation acceptable d'Anthropic, qui interdisait notamment l'usage de Claude pour la surveillance de masse des citoyens américains et dans des systèmes d'armes entièrement autonomes capables de sélectionner et d'engager des cibles sans intervention humaine.
Les négociations ont déraillé lorsque le Pentagone a exigé une renégociation de ces termes. Le Département de la Défense voulait qu'Anthropic lui accorde un accès illimité à ses modèles pour « toutes les fins légales », tandis qu'Anthropic souhaitait s'assurer que sa technologie ne serait pas utilisée pour des armes pleinement autonomes ou pour la surveillance domestique de masse. Les deux parties n'ont pas réussi à trouver un accord, poussant le différend devant les tribunaux.
Le 27 février 2026, le président Trump a ordonné à l'ensemble des agences fédérales de cesser d'utiliser la technologie d'Anthropic, et le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a désigné Anthropic comme un « risque pour la chaîne d'approvisionnement ». Cette désignation, habituellement réservée aux entreprises liées à des puissances adversaires étrangères, n'avait jamais auparavant été appliquée à une entreprise américaine.
La formulation d'Hegseth mérite d'être citée pour sa brutalité : le secrétaire a déclaré qu'aucun sous-traitant, fournisseur ou partenaire travaillant avec l'armée américaine ne pourrait « exercer la moindre activité commerciale avec Anthropic ».
Face à cette décision, Anthropic a saisi la justice. Une juge fédérale de Californie, Rita Lin, a bloqué indéfiniment la tentative du Pentagone...
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Pierre Louis Chevalier,