Anthropic blacklisté pour avoir refusé la surveillance de masse, OpenAI en profite et conclut un accord avec le Pentagone :une situation qui enflamme la campagne #CancelChatGPT où les utilisateurs se désabonnent en masse
Fin février 2026, l'industrie de l'intelligence artificielle a vécu l'une de ses journées les plus révélatrices. D'un côté, Anthropic a refusé catégoriquement de lever ses garde-fous éthiques face aux exigences du département de la Guerre américain, au risque d'être blacklisté de tous les contrats fédéraux. De l'autre, Sam Altman s'est empressé de signer un accord avec le Pentagone, déclenchant une vague de désinscriptions massives à ChatGPT et relançant un débat fondamental : peut-on faire confiance à une IA qui se vend au complexe militaro-industriel ?
En quelques heures, deux visions radicalement opposées du rôle des grandes entreprises d'IA se sont affrontées au grand jour, avec pour enjeu rien de moins que la surveillance de masse des citoyens américains et le développement d'armes létales autonomes.
Le matin, Dario Amodei, PDG d'Anthropic, publiait une déclaration publique annonçant que son entreprise refusait de céder aux demandes du département de la Guerre des États-Unis, qui exigeait un accès sans restrictions à ses modèles Claude pour, entre autres, des applications de surveillance domestique à grande échelle et des systèmes d'armement entièrement autonomes. Le soir, Sam Altman annonçait avoir conclu un accord avec ce même département pour déployer les modèles d'OpenAI sur son réseau classifié. La séquence, d'une brutalité presque caricaturale, a immédiatement embrasé les communautés en ligne.
Les deux lignes rouges d'Anthropic
Pour comprendre l'ampleur du bras de fer, il faut lire attentivement le communiqué de Dario Amodei. Contrairement à ce que l'administration Trump a tenté de faire croire, Anthropic n'est pas une entreprise naïve ou hostile aux intérêts de la défense nationale. Elle revendique d'être la première compagnie d'IA à avoir déployé ses modèles dans les réseaux classifiés du gouvernement américain, la première à les avoir mis à disposition des laboratoires nationaux, et la première à avoir proposé des modèles sur mesure pour les clients de la sécurité nationale. Claude est aujourd'hui utilisé pour l'analyse du renseignement, la planification opérationnelle, les opérations cyber et les simulations de défense.
Ce que l'entreprise refuse catégoriquement, ce sont deux usages spécifiques : la surveillance domestique de masse et les armes entièrement autonomes.
Sur le premier point, Amodei distingue clairement le renseignement étranger légal — qu'Anthropic soutient — de la surveillance systématique des citoyens américains, rendue techniquement triviale par les capacités actuelles des LLM. Le raisonnement est précis : sous le droit existant, le gouvernement peut acheter des données détaillées sur les déplacements, la navigation web et les associations d'Américains sans mandat judiciaire, une pratique que la communauté du renseignement elle-même reconnaît comme problématique. Or, une IA puissante permet d'assembler automatiquement et à grande échelle ces données éparses en un portrait exhaustif de n'importe quelle personne :
« Surveillance intérieure de masse. Nous soutenons l'utilisation de l'IA pour des missions légitimes de renseignement et de contre-espionnage à l'étranger. Cependant, l'utilisation de ces systèmes pour la surveillance intérieure de masse est incompatible avec les valeurs démocratiques. La surveillance de masse pilotée par l'IA présente des risques graves et inédits pour nos libertés fondamentales. Si une telle surveillance est actuellement légale, c'est uniquement parce que la loi n'a pas encore intégré les capacités croissantes de l'IA. Par exemple, la législation actuelle permet au gouvernement d'acquérir, auprès de sources publiques, des données détaillées sur les déplacements, la navigation web et les fréquentations des citoyens américains sans mandat. Or, la communauté du renseignement reconnaît que cette pratique soulève des problèmes de respect de la vie privée et a suscité une opposition bipartisane au Congrès. Une IA puissante permet de rassembler ces données éparses et individuellement anodines en un portrait complet de la vie de chaque individu, de manière automatique et à grande échelle ».
Sur les armes autonomes, Anthropic ne dit pas non par principe idéologique absolu, mais par réalisme technique. Les systèmes d'IA actuels ne sont tout simplement pas assez fiables pour alimenter des armes entièrement autonomes, et les déployer sans garde-fous adéquats ferait courir des risques inacceptables aux combattants américains eux-mêmes et aux civils :
« Les armes entièrement autonomes sont essentielles. Les armes partiellement autonomes, comme celles utilisées aujourd'hui en Ukraine, sont vitales pour la défense de la démocratie. Même les armes entièrement autonomes (celles qui éliminent totalement l'intervention humaine et automatisent la sélection et l'engagement des cibles) pourraient s'avérer cruciales pour notre défense nationale. Cependant, à l'heure actuelle, les systèmes d'IA de pointe ne sont tout simplement pas assez fiables pour alimenter des armes entièrement autonomes. Nous ne fournirons pas sciemment un produit qui mette en danger les militaires et les civils américains. Nous avons proposé de collaborer directement avec le Département de la Guerre sur la recherche et le développement afin d'améliorer la fiabilité de ces systèmes, mais cette offre a été refusée. De plus, sans supervision adéquate, on ne peut pas compter sur les armes entièrement autonomes pour faire preuve du même discernement que nos troupes professionnelles et hautement entraînées au quotidien. Leur déploiement doit être encadré par des garde-fous appropriés, qui n'existent pas actuellement ».
La réponse du département de la Guerre a été d'une violence institutionnelle inhabituelle : menacer de classer Anthropic comme « risque pour la chaîne d'approvisionnement » — une désignation jusqu'ici réservée aux adversaires étrangers, jamais à une entreprise américaine — et d'invoquer le Defense Production Act pour forcer la suppression des garde-fous. Anthropic a elle-même souligné l'absurdité de la situation : ces deux menaces sont intrinsèquement contradictoires, l'une désignant l'entreprise comme un risque sécuritaire, l'autre affirmant que Claude est indispensable à la sécurité nationale.
Trump entre en scène, Altman ramasse la mise
La réaction de l'administration Trump n'a pas tardé. Le président a publié un message sur Truth Social attaquant violemment Anthropic, accusant les dirigeants d'être des « cinglés d'extrême gauche » ayant commis une « erreur désastreuse » en tentant d'imposer leurs conditions de service au département de la Guerre, mettant selon lui en danger des vies américaines et la sécurité nationale.
C'est dans ce contexte que Sam Altman a saisi l'opportunité. Dans un long message posté le soir du 28 février, il a annoncé avoir conclu un accord pour déployer les modèles d'OpenAI dans le réseau classifié du département de la Guerre, affirmant que celui-ci avait fait preuve d'un « profond respect pour la sécurité » et d'une volonté de partenariat constructif. Altman a assuré que l'accord incluait des interdictions sur la surveillance domestique de masse et sur les systèmes d'armement autonomes, et que des garanties techniques seraient déployées, avec des ingénieurs Forward Deployed pour superviser l'utilisation des modèles. Pour mémoire, « Forward Deployed Engineers » (FDE) est un terme issu du jargon militaire américain, signifiant littéralement des ingénieurs « déployés en avant » — c'est-à-dire directement sur le terrain, au plus près des opérations, plutôt que depuis un siège social distant. Dans le contexte d'OpenAI, cela désigne des ingénieurs de la société qui seraient physiquement intégrés au sein des équipes du département de la Guerre pour surveiller et maintenir les modèles en temps réel, s'assurer qu'ils fonctionnent conformément aux garde-fous convenus, et intervenir rapidement en cas de problème.
Dans un post sur X, Altman a affirmé que les modèles d'OpenAI ne seraient pas utilisés pour la surveillance de masse, mais cette affirmation a immédiatement été contredite par un responsable gouvernemental américain, qui a précisé qu'OpenAI pourrait être utilisé à « toutes fins légales. » Or, la surveillance de masse est légale « dans certains scénarios » en vertu du Patriot Act post-11-Septembre, qui autorise la collecte en masse de métadonnées de communications. La différence fondamentale avec la position d'Anthropic est là : OpenAI délègue au gouvernement l'interprétation de ce qui constitue un usage acceptable, là où Anthropic exige de conserver ce contrôle.
Voici son message en intégralité :
« Ce soir, nous avons conclu un accord avec le Département de la Guerre pour le déploiement de nos modèles sur son réseau classifié. Lors de tous nos échanges, le Département de la Guerre a fait preuve d'un profond respect pour la sécurité et d'une volonté de partenariat afin d'obtenir le meilleur résultat possible.
« La sécurité de l'IA et la large diffusion de ses avantages sont au cœur de notre mission. Deux de nos principes de sécurité les plus importants sont l'interdiction de la surveillance de masse intérieure et la responsabilité humaine dans l'usage de la force, y compris pour les systèmes d'armes autonomes. Le Département de la Guerre partage ces principes, les inscrit dans sa législation et ses politiques, et nous les avons intégrés à notre accord.
« Nous mettrons également en place des garanties techniques pour assurer le bon fonctionnement de nos modèles, ce que le Département de la Guerre souhaitait également. Nous aurons des FDE [ndlr. Forward Deployed Engineers, des ingénieurs intégrés directement au sein des équipes militaires] pour assister nos modèles et garantir leur sécurité*; ce déploiement se fera exclusivement sur des réseaux cloud.
« Nous demandons au Département de la Guerre d'appliquer ces mêmes conditions à toutes les entreprises d'IA, ce qui, selon nous, devrait être acceptable pour tous. Nous avons exprimé notre ferme volonté de voir les choses se désamorcer et d'éviter les actions juridiques et gouvernementales au profit d'accords raisonnables.
« Nous restons déterminés à servir l'humanité tout entière du mieux que nous le pouvons. Le monde est un endroit complexe, chaotique et parfois dangereux. »
#CancelChatGPT : la révolte des utilisateurs
La réaction de la communauté a été immédiate et massive. Sur Reddit, des fils réunissant des milliers de votes ont vu des utilisateurs annoncer la résiliation de leur abonnement ChatGPT Plus. Sur le subreddit r/ChatGPT, un fil intitulé « Vous entraînez maintenant une machine de guerre » appelait les utilisateurs à publier leurs preuves de résiliation. Sur r/OpenAI, d'autres utilisateurs mettaient en avant la comparaison avec Anthropic : le département de la Guerre avait sanctionné cette dernière pour avoir des principes éthiques, et Altman s'était empressé de signer l'accord en échange des contrats gouvernementaux.
La dynamique a eu un effet mesurable sur les classements des app stores. Dans les jours suivant l'annonce, l'effet sur les classements des app stores a été spectaculaire. Selon les données de Sensor Tower citées par CNBC, Claude est passé de juste en dehors du top 100 fin janvier à la première place des applications gratuites, accélérant de la 6e position en milieu de semaine à la 1ère place dès le week-end. ChatGPT et Google Gemini se retrouvant respectivement reléguées aux 2e et 3e places. Pour une industrie habituée à mesurer le succès en valeur boursière et en tours de table, voir des utilisateurs propulser en quelques jours l'application d'une entreprise ayant refusé un contrat gouvernemental lucratif à la première place des app stores constitue un signal difficile à ignorer. Un porte-parole d'Anthropic a confirmé que les inscriptions quotidiennes ont battu des records absolus chaque jour de la semaine, que les utilisateurs gratuits ont progressé de plus de 60 % depuis janvier, et que les abonnés payants ont plus que doublé depuis le début de l'année.
Le contexte industriel : une exception dans un océan de complaisance
Ce qui rend la position d'Anthropic d'autant plus remarquable, c'est son caractère isolé dans le paysage de l'IA. Google a supprimé en février 2025 son engagement de ne pas utiliser l'IA pour des armes ou de la surveillance, mettant à jour ses principes éthiques sans que cela ne provoque de réaction significative dans l'industrie. Du côté de Meta, l'entreprise a révisé en novembre 2024 sa politique interdisant les usages militaires de ses modèles Llama, permettant aux agences de sécurité nationale américaines et à leurs sous-traitants — dont Lockheed Martin, Booz Allen Hamilton et Palantir — d'y accéder librement.
OpenAI elle-même n'est pas en terrain inconnu avec les applications militaires : son ancienne politique interdisait explicitement les usages liés aux armes, mais elle a été modifiée en 2024 pour permettre les partenariats avec des gouvernements, ouvrant la voie aux deals actuels. La valorisation délirante de l'entreprise — environ 730 milliards de dollars lors de son dernier tour de table, avec des investisseurs comme Amazon, SoftBank et NVIDIA — rend la pression pour sécuriser des contrats gouvernementaux massifs d'autant plus compréhensible sur le plan commercial, même si elle est moralement discutable.
OpenAI, Google et xAI disposent de contrats avec le département de la Défense, dans lesquels ils ont accepté que leurs outils puissent être utilisés dans tous les scénarios « légaux », sans restriction contractuelle contraignante imposée par les entreprises elles-mêmes. Dans ce contexte, la ligne de résistance tracée par Anthropic apparaît moins comme une norme sectorielle que comme une exception singulière — et coûteuse.
Le vrai débat : qui contrôle l'usage d'une IA ?
Au fond, l'affrontement entre Anthropic et le département de la Guerre met en lumière une question philosophique que l'industrie de l'IA ne pourra éviter indéfiniment : qui a le dernier mot sur l'usage d'un système d'IA — son créateur ou son acheteur ?
La position d'Anthropic est que certains usages sont si potentiellement dommageables qu'aucun contrat commercial ne doit pouvoir les autoriser, quand bien même ils seraient techniquement légaux. C'est une position défendable et cohérente avec le positionnement « safety first » de l'entreprise depuis sa fondation par d'anciens chercheurs d'OpenAI précisément préoccupés par les dérives de leur ancienne structure.
La position d'OpenAI, beaucoup plus confortable commercialement, consiste à déléguer cette responsabilité au cadre légal existant, en faisant confiance aux institutions pour définir des garde-fous suffisants. Le problème, comme des juristes et experts en droits civiques l'ont immédiatement souligné, est que ce cadre légal — notamment le Patriot Act et ses dérivés — a déjà été utilisé pour justifier des programmes de surveillance de masse que des tribunaux américains eux-mêmes ont par la suite jugés inconstitutionnels. La surveillance incidente des citoyens américains dans le cadre d'opérations cibles sur des ressortissants étrangers est légale, et les LLM la rendent mécaniquement triviale.
Une fracture durable ?
Sam Altman a tenté une opération de gestion de crise dans les heures suivant l'annonce, en organisant une session de questions-réponses sur X pour rassurer les utilisateurs sur les garanties de l'accord. Il a affirmé que le département de la Guerre respecterait les « lignes rouges » d'OpenAI, mais est resté largement vague sur les mécanismes concrets de supervision et d'application de ces garanties. L'argument selon lequel le droit américain protège par défaut contre ces dérives n'a pas convaincu grand monde, dans un contexte où l'administration en place a précisément montré une grande créativité dans l'interprétation des précédents constitutionnels et juridiques.
Ce qui est certain, c'est que cette séquence de 24 heures a produit quelque chose de rare dans l'industrie technologique : une différenciation éthique visible et mesurable entre deux acteurs majeurs, avec des conséquences immédiates sur les comportements des utilisateurs. Anthropic a perdu des contrats gouvernementaux potentiellement lucratifs. Elle a gagné en crédibilité auprès d'une partie significative de ses utilisateurs — et, symboliquement, la première place des app stores.
La question qui reste ouverte est de savoir si cette crédibilité est durable, ou si les pressions économiques finiront par éroder les lignes rouges d'Anthropic comme elles ont érodé celles de ses concurrents. Dans une industrie qui brûle des milliards de dollars de cash chaque trimestre, les principes ont tendance à avoir une durée de vie proportionnelle aux réserves financières.
Sources : Sam Altman, OpenAI, PDG Anthropic, Département américain de la Guerre, Meta (1, 2), vidéo dans le texte
Et vous ?
Faites-vous confiance aux engagements d'OpenAI vis-à-vis du département de la Guerre pour prévenir les usages abusifs, ou la délégation au cadre légal existant vous semble-t-elle insuffisante ?
La position d'Anthropic est-elle réellement tenable sur le long terme face aux pressions économiques et gouvernementales, ou s'agit-il d'une posture marketing provisoire ?
Un développeur d'IA peut-il légitimement imposer ses propres conditions éthiques à un gouvernement souverain, ou cette prérogative appartient-elle exclusivement aux institutions démocratiques et aux législateurs ?
Le mouvement #CancelChatGPT vous semble-t-il susceptible de changer durablement les pratiques de l'industrie, ou se dissoudra-t-il comme les précédents boycotts technologiques ?Voir aussi :
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