Un an après sa mort, Hollywood utilise l'IA pour faire jouer Val Kilmer dans le rôle principal d'un film qu'il va tenir durant 77 minutes :un deepfake qui pose la question du consentement artistique posthume et inquiète les acteurs
Le trailer d'As Deep as the Grave a fracassé les certitudes de l'industrie cinématographique en révélant une première mondiale : un acteur majeur décédé, Val Kilmer, interprétant par intelligence artificielle un rôle principal d'une heure et dix-sept minutes. Entre hommage revendiqué, accord syndical inédit et tollé sur les réseaux, Hollywood vient peut-être de franchir un point de non-retour.
L'histoire commence bien avant la mort de Val Kilmer, survenue en avril 2025 des suites d'une pneumonie, à l'âge de 65 ans. Des années auparavant, il avait signé pour jouer Father Fintan, un prêtre catholique incarnant aussi les traditions spirituelles amérindiennes, dans ce drame historique consacré aux fouilles d'Ann et Earl Morris à Canyon de Chelly, en Arizona. Mais les retards de production, la pandémie, et surtout l'aggravation de son cancer de la gorge ont rendu tout tournage impossible. Kilmer n'a jamais mis les pieds sur le plateau.
L'équipe créative a alors travaillé avec la société britannique Sonantic pour reconstituer sa voix à partir d'enregistrements d'archives. Ses ayants droit et sa fille Mercedes ont collaboré à la construction du deepfake visuel. Ce n'était pas la première fois que Kilmer faisait confiance à cette technologie : en 2022, il avait déjà fait appel à Sonantic pour recréer sa voix d'avant le cancer afin d'apparaître dans son caméo de Top Gun : Maverick. La tracheotomie qu'il avait subie lui avait définitivement ôté sa voix naturelle. Sa collaboration avec l'IA n'était donc pas un caprice de scénariste posthume, mais le prolongement d'un geste qu'il avait lui-même initié.
77 minutes d'IA en rôle principal : une première revendiquée
C'est le producteur John Voorhees qui a affirmé sans détour : « C'est une première. C'est la première fois que cela a jamais été fait. » Le trailer, présenté à CinemaCon à Las Vegas avant d'être mis en ligne le 15 avril 2026, montre Kilmer en prêtre dans les canyons rouges du Sud-Ouest américain. Sa voix porte le timbre rauque reconnaissable. Ses expressions, sa posture, l'intensité de son regard, tout est reconstruit pixel par pixel à partir de matériaux d'archives.
La production a reposé sur une combinaison de clonage vocal et de technologie deepfake. Sonantic a reconstitué la voix de Kilmer en analysant de vastes archives audio tirées de ses films, interviews et apparitions publiques, capturant non seulement le timbre mais aussi la nuance émotionnelle et les patterns d'élocution. Le personnage de Father Fintan apparaît sur plusieurs lignes temporelles du film, ce qui signifie que l'IA n'a pas seulement reproduit un Kilmer figé, mais qu'elle a dû l'adapter à différents contextes narratifs.
Au générique, le nom de Kilmer n'apparaît pas comme acteur. Son rôle est crédité sous la mention « Digital Performer, AI performance as Val Kilmer ». Une distinction sémantique qui dit tout sur l'ambiguïté juridique et artistique du projet.
Un cadre contractuel inédit : SAG-AFTRA et consentement familial
Face aux critiques anticipées, la production a soigneusement construit un rempart légal et éthique. Le syndicat SAG-AFTRA a précisé publiquement que la convention collective applicable, ainsi que le droit des États, exige le consentement de l'estate pour utiliser un réplica numérique d'un comédien décédé dans un film, et que ce consentement a bien été obtenu. Le syndicat a ajouté que tout usage de réplicas numériques doit être transparent, dûment autorisé et aligné sur les droits des artistes interprètes et de leurs estates.
La famille Kilmer a joué un rôle actif, bien au-delà de la simple signature d'un contrat. Mercedes Kilmer a déclaré : « Il a toujours considéré les technologies émergentes avec optimisme, comme un outil pour élargir les possibilités du récit. Cet esprit est quelque chose que nous honorons tous dans ce film spécifique, dont il faisait partie intégrante. » Les frères Voorhees, Coerte à la réalisation et John à la production, ont insisté sur le fait qu'ils n'auraient pas avancé si la famille n'avait pas été « si enthousiaste et si impliquée dans chaque aspect du projet ».
Ce modèle (approuvé par l'estate, contractuellement cadré, conforme aux règles syndicales) s'impose désormais comme le standard émergent pour les performances numériques autorisées. Bruce Willis avait cédé une licence pour un jumeau numérique en 2022 après son diagnostic de démence frontotemporale ; Matthew McConaughey et Michael Caine ont accordé des licences sur leurs voix ; et les estates de Laurence Olivier, Judy Garland et James Dean ont signé avec la plateforme de voix ElevenLabs.
Un Val Kilmer généré par une IA, tel qu'il apparaît dans la bande-annonce du film As Deep as the Grave.
La réaction du public : entre fascination technologique et répulsion éthique
La mise en ligne du trailer a déclenché une onde de choc sur les réseaux sociaux. Les commentaires les plus viraux sur YouTube qualifient la démarche de « terrifiante » et de « dégoûtante ». Sur Slashdot, la discussion a immédiatement bifurqué vers une question plus large : pourquoi la création artistique mériterait-elle une protection particulière face à l'automatisation, quand d'autres métiers (traducteurs, codeurs, journalistes) ont déjà subi la même érosion sans provoquer de tollé comparable ?
L'AV Club a résumé l'ambiance avec une formule qui a tourné en boucle : ghoulish puppet show time (en français : « l'heure du spectacle de marionnettes macabres »). La ligne de dialogue choisie pour la bande-annonce (« Don't fear the dead, and don't fear me ») a été unanimement qualifiée de « choix audacieux » par la presse spécialisée, entre hommage et provocation involontaire.
Mais d'autres voix défendent le projet. Certains spectateurs soulignent que l'industrie cinématographique a déjà normalisé des pratiques comparables : Peter Cushing ressuscité numériquement dans Rogue One en 2016, la clôture de l'arc de Paul Walker dans Fast & Furious 7, le jeune Luke Skywalker en images de synthèse dans The Mandalorian. La grande différence ici tient à l'échelle : pas un caméo de quelques secondes, mais un rôle principal de près de 80 minutes construit intégralement par l'IA.
Le précédent industriel : quand la mort devient un actif
Au-delà du cas Kilmer, c'est toute une économie des droits posthumes qui se structure. L'équipe d'As Deep as the Grave a affirmé que la technologie utilisée pour recréer Kilmer pourrait s'appliquer à d'autres stars, comme Marilyn Monroe ou James Dean, si leurs familles y consentent. La déclaration n'a pas rassuré les défenseurs des droits des comédiens : elle a au contraire cristallisé la crainte d'un Hollywood où les catalogues d'acteurs décédés deviennent des bases de données à exploiter.
Le succès commercial et critique de la performance de Kilmer dira à l'industrie si les spectateurs acceptent des acteurs numériquement ressuscités dans des rôles principaux, ou si la technique doit rester confinée aux caméos. L'enjeu dépasse le film : il s'agit de savoir si un modèle entraîné sur la filmographie d'un acteur peut constituer sa « voix artistique », ou s'il n'en est qu'une approximation statistique... un deepfake sophistiqué incapable de la singularité qui fait les grandes performances.
La question technique rejoint une interrogation philosophique plus profonde. Peut-on considérer qu'un consentement posthume accordé par la famille représente véritablement les souhaits d'un artiste, des années après sa mort ? Et quel précédent cela crée-t-il pour les autres estates envisageant des arrangements similaires ? Ces questions resteront sans réponse définitive tant que le droit n'aura pas rattrapé la technologie et pour l'instant, le retard est considérable.
Sources : AVC Club, vidéos dans le texte
Et vous ?
Que pensez-vous de cette initiative ? Seriez-vous tenté de regarder un film avec un de vos acteurs/rices préféré(e)s généré par IA ? Si oui, quel(s)/le(s) acteur(s)/rice(s)
La frontière du consentement : Le consentement de l'estate et de la famille suffit-il à légitimer l'utilisation posthume de l'image et de la voix d'un artiste, ou faut-il exiger une expression explicite de sa volonté de son vivant à l'image d'un testament artistique ?
L'illusion de la continuité : Lorsqu'un modèle IA est entraîné sur la filmographie d'un acteur pour le « jouer » dans un nouveau rôle, produit-il une performance ou une simulation ? La différence a-t-elle encore une importance pour le spectateur moyen ?
Le précédent économique : Si As Deep as the Grave réalise de bons chiffres au box-office, comment empêcher que les studios ne privilégient systématiquement des acteurs décédés (moins chers, sans exigences syndicales, sans crises sur le tournage) au détriment de talents vivants ?
Le droit à la mort numérique : À l'heure où les ayants droit peuvent autoriser indéfiniment l'exploitation de l'image d'un artiste décédé, faut-il légiférer un « droit à mourir numériquement », c'est-à-dire le droit pour un artiste de stipuler que son image ne sera jamais reproduite par IA après sa mort ?
L'artisanat actoral : L'IA peut reproduire la voix, le visage, certains patterns d'élocution d'un acteur. Peut-elle reproduire l'improvisation, la tension d'un plateau, la chimie entre deux comédiens ? Où se situe la limite technique et cette limite est-elle permanente ou simplement temporaire ?Voir aussi :
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