Depuis l'automne 2025, une fracture silencieuse mais profonde secoue Palantir Technologies. Alors que l'entreprise s'impose comme le bras technologique de l'administration Trump, de la traque des immigrés à la désignation de cibles militaires, des employés, actuels et anciens, osent enfin nommer ce qu'ils voient se construire de l'intérieur : une dérive autoritaire. Entre canaux Slack purgés, manifeste idéologique controversé et contrats militaires liés à la mort de plus de 120 enfants, le malaise devient cri. Portrait d'une entreprise en guerre contre sa propre conscience.La scène se passe par téléphone. Deux anciens employés de Palantir reprennent contact quelques mois après le début du second mandat de Donald Trump. À peine la conversation engagée, l'un d'eux lâche, sans préambule : « Tu suis la descente de Palantir dans le fascisme ? » Ce n'était pas une entrée en matière dramatique, c'était simplement leur façon de dire bonjour. Et le sentiment qui l'accompagnait, confie l'autre, n'était pas celui d'un travail « impopulaire ou difficile » : c'était quelque chose de plus viscéral. « Ça semble faux. »
Ce petit dialogue dit tout. Pendant vingt ans, travailler chez Palantir revenait à accepter un certain inconfort social. Les employés pouvaient absorber les critiques extérieures virulentes et les conversations gênantes avec leurs proches sur le fait de travailler pour une entreprise nommée d'après l'orbe omniscient et corrupteur de Tolkien. Mais quelque chose a changé. À l'automne 2025, lorsque Palantir est apparu comme l'épine dorsale technologique de l'appareil d'expulsion de l'administration Trump, fournissant des logiciels permettant d'identifier, surveiller et déporter des immigrés pour le Department of Homeland Security, les employés actuels et anciens ont commencé à tirer la sonnette d'alarme.
ImmigrationOS : l'IA au service de la chasse à l'homme
Le tournant concret s'appelle ImmigrationOS. ICE a confié à Palantir un contrat de 30 millions de dollars pour développer cette plateforme de surveillance alimentée par l'intelligence artificielle, destinée à identifier, tracer et déporter des personnes soupçonnées d'être en situation irrégulière. Le système repose sur les outils déjà déployés par Palantir depuis des années : Foundry, qui unifie et visualise des ensembles de données massifs allant des dossiers fiscaux aux données biométriques, et Gotham, conçu pour les forces de l'ordre et le secteur militaire, permettant d'identifier des connexions entre individus, lieux et événements.
Techniquement, ImmigrationOS repose sur la pile d'intégration de données existante de Palantir, initialement construite pour les usages militaires et de renseignement, puis adaptée aux forces de l'ordre domestiques. Ces plateformes ingèrent des données structurées et non structurées provenant de dizaines de sources, normalisent des identifiants comme les noms et adresses, et les exposent via des outils de recherche et d'analyse capables de générer ce que les agents d'ICE appellent des « paquets de ciblage ».
Les groupes de défense des libertés civiles sont alarmistes. Ils avertissent que des systèmes comme ImmigrationOS présentent des risques significatifs pour le grand public, en partie parce qu'on ne voit pas comment le système pourrait être limité aux seules personnes en situation irrégulière. Un tel système, disent-ils, pourrait facilement être étendu pour cibler n'importe quel Américain. Des élus partagent ces craintes : le contrôleur financier de la ville de New York, agissant comme administrateur de fonds de pension publics actionnaires de Palantir, a officiellement demandé au conseil d'administration de Palantir de commander une évaluation indépendante des risques liés aux droits humains de ses contrats avec le DHS et ICE. Et depuis l'arrivée de Trump au pouvoir, Palantir a reçu plus de 900 millions de dollars en contrats fédéraux.
ELITE la carte qui guide les rafles de la ICE
ImmigrationOS n'est pas le seul outil que Palantir a développé pour ICE. Des documents internes obtenus par le site d'investigation 404 Media, complétés par des marchés publics et le témoignage sous serment d'un agent d'ICE, ont mis au jour l'existence d'une application baptisée ELITE, acronyme d'Enhanced Leads Identification & Targeting for Enforcement. L'outil peuple une carte avec des cibles potentielles d'expulsion, affiche un dossier détaillé sur chaque individu et fournit un « score de confiance » sur l'adresse actuelle de la personne. ICE s'en sert pour identifier les zones géographiques où se concentre le plus grand nombre de personnes susceptibles d'être arrêtées.
L'onglet de géolocalisation permet aux agents de sélectionner des cibles selon des critères comme la criminalité, la localisation ou le statut administratif et même de dessiner une zone sur la carte pour en extraire toutes les cibles d'un coup. Le sénateur Ron Wyden a réagi sans détour : « Cette application permet à ICE de trouver la personne la plus proche à arrêter et faire disparaître, en utilisant des données gouvernementales et commerciales. »
Les canaux Slack épurés, les questions effacées
À l'intérieur de l'entreprise, la mécanique du silence s'est mise en marche. Peu après, l'entreprise a commencé à supprimer les conversations dans le canal #palantir-in-the-news au bout de sept jours. Un membre de l'équipe cybersécurité a invoqué des inquiétudes relatives aux fuites d'informations pour justifier cette mesure, mais cela n'a pas empêché les employés de s'interroger sur les raisons pour lesquelles l'entreprise effaçait ainsi le « discours interne pertinent sur l'actualité ».
La frustration s'est amplifiée après un événement particulièrement grave. Le 28 février, une frappe de missile a touché...
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