Les économistes avertissent que la bulle de l'IA pourrait bientôt heurter un mur. Les entreprises d'IA ont souscrit des contrats massifs de puissance de calcul dont les paiements, différés pendant la construction des centres de données, s'apprêtent à exploser entre 2027 et 2028. Cette échéance contractuelle, surnommée « le mur de réinitialisation », obligera des laboratoires souvent non rentables à honorer des factures de centaines de milliards de dollars. La survie du secteur repose sur l'espoir que les revenus augmentent plus vite que ces dettes fixes, une hypothèse jugée précaire. Cette situation crée un risque systémique majeur qui rappelle la crise des subprimes.Les économistes établissent un parallèle direct et rigoureux entre le boom actuel de l'IA et la crise financière de 2008. En 2006, le marché immobilier américain semblait d'une solidité absolue, car l'ensemble du système reposait sur une période d'amorçage (ou « teaser period » en anglais). Des millions d'emprunteurs à risque bénéficiaient de taux d'intérêt initiaux très bas sur des prêts hypothécaires à taux variable sur deux ans (les prêts 2/28).
Par la suite, ces taux ont été réévalués à des niveaux supérieurs de 30 % à 50 %. Bien que le paiement de ces emprunteurs consommait déjà en moyenne 40 % de leurs revenus bruts au taux d'amorçage initial, la plupart des acteurs du marché comptaient sur l'appréciation perpétuelle de l'immobilier pour refinancer ces dettes avant la réévaluation. Cependant, les choses ne se sont pas passées comme ils l'espéraient ; la situation s'est dégradée.
L'agrégation de ces contrats prévisibles et inévitables a créé un véritable « mur de réévaluation » de près de 1 000 milliards de dollars étalé sur 2007 et 2008. En d'autres termes, la crise était écrite à l'avance par les instruments eux-mêmes. Aujourd'hui, l'écosystème de l'IA a reconstruit cette même structure financière à travers des engagements massifs sur la puissance de calcul. L'éclatement de la bulle de l'IA pourrait causer un désastre.
L'anatomie des contrats de calcul et les obligations différées
Au cœur de ce boom se trouve le contrat de calcul de type « take-or-pay ». C'est une clause contractuelle, très courante dans les contrats d'approvisionnement à long terme, notamment dans l'énergie (gaz, électricité, etc.), les matières premières ou les infrastructures. Le principe est simple : l'acheteur s'engage à payer une quantité minimale de biens ou de services sur une période donnée, qu'il consomme réellement cette quantité ou non.
Si l'acheteur prend effectivement les volumes prévus, il paie le prix normal. S'il en prend moins, il doit quand même payer pour la quantité minimale convenue, même sans avoir reçu la totalité de la marchandise correspondante. Ses paiements ne commencent pas à la signature. Ils commencent à la livraison.
Les engagements take-or-pay sont devenus monnaie courante avec l'explosion des centres de données destinés à l'IA. Dans le secteur de l'IA et du cloud, ces accords sont conclus pour deux choses principales : l'électricité et la puissance de calcul. Le délai technique nécessaire pour construire, alimenter en électricité et équiper un centre de données géant s'étend sur une période d'environ 24 à 36 mois après la signature de l'accord.
Pendant cet intervalle, qui correspond exactement à la phase d'amorçage à bas taux des prêts immobiliers à risque, les parties déclarent des bilans flatteurs. Le vendeur enregistre l'intégralité de l'engagement dans son carnet de commandes contractuel ou ses obligations de performance restantes, ce qui fait grimper sa valorisation boursière. Par exemple, le carnet de commandes d'Oracle a augmenté de 363 % en un seul exercice fiscal.
L'acheteur, souvent un laboratoire de recherche en IA de pointe, ne comptabilise aucune dépense immédiate puisque la capacité n'est pas encore livrée. Mais dès la livraison de l'infrastructure, la conversion s'opère de manière brutale : l'obligation contractuelle fixe s'active par tranches successives. Les frais deviennent exigibles de manière inconditionnelle, indépendamment de la demande ou de l'utilisation réelle de la puissance de calcul.
Une dette masquée par l'asymétrie d'un marché concentré
Bien que le marché n'évalue pas ces contrats d'approvisionnement comme des dettes, les agences de notation considèrent les engagements « take-or-pay » comme des financements à long terme et des dettes imputées. Si la dette brute déclarée de l'ensemble du complexe de l'IA s'élève à environ 470 milliards de dollars, la valeur actuelle des engagements contractuels de calcul non résiliables atteint environ 1 660 milliards de dollars.
L'obligation économique réelle totale s'élève ainsi à 2 100 milliards de dollars, ce qui dépasse de loin le montant total des prêts hypothécaires en circulation en mars 2007, qui était d'environ 1 300 milliards. Cette montagne d'engagements est concentrée puisque sur les 2 300 milliards de bons de commande cumulés par les quatre plus grands hyperscaleurs américains (Amazon, Google, Meta, Microsoft) au deuxième trimestre de 2026.
Près de 1 000 milliards de dollars reposent sur deux clients seulement qui ne génèrent pas de bénéfices : OpenAI et Anthropic. Ainsi, « le plus grand cycle de capital de l'histoire de la technologie est garanti, à hauteur de 1 000 milliards de dollars, par deux entreprises privées qui ne gagnent pas d'argent ». Dans un rapport récent, Groundbreaker Research a tiré la sonnette d'alarme sur le risque systémique que représentent ces engagements.
Ces deux entreprises affichent toutes deux des flux de trésorerie disponibles négatifs et se financent par des levées de fonds en capital ainsi que par des financements liés à leurs propres fournisseurs, au sein du même écosystème dont elles contractent la capacité. Selon le rapport, le désastre est en vue. Alphabet, Microsoft, Amazon, Meta et Oracle portent à eux seuls 1 650 milliards de dollars de dette hors bilan adossée à l'IA.
Malgré sa légalité, cette comptabilité masque la réalité de la situation aux yeux des investisseurs, qui ne perçoivent dans les rapports officiels que moins de la moitié du véritable effet de levier de ces géants technologiques dans lesquels ils investissent. Le point de bascule se produira lorsque ces centres de données seront mis en service, car les contrats de location basculeront alors immédiatement et officiellement dans les bilans des entreprises.
Le mur des échéances de 2027-2028 et l’équation OpenAI
Groundbreaker Research rappelle que le pic des signatures de contrats take-or-pay s'est produit en 2025 et 2026. Cela signifie que le calendrier de construction implique un afflux de mises en service, et donc de facturations réelles, pour la période 2027-2028. Entre juin et décembre 2025, OpenAI a réalisé une campagne de signature extrêmement concentrée, engageant près de 1 200milliards de dollars de calcul en moins de douze mois.
Lors des annonces de ces accords, les marchés ont immédiatement réévalué les fournisseurs de puces et d'infrastructures, ajoutant 636 milliards de dollars de capitalisation boursière combinée à Oracle, Nvidia, AMD et Broadcom en quelques seulement jours. Au 31 mars 2026, les états financiers d'OpenAI révélaient 665 milliards de dollars d'engagements non résiliables, un chiffre qui atteint 750 milliards de dollars dans leurs plans plus récents.
Pour que ses revenus couvrent ses coûts de calcul en 2027, les revenus d'OpenAI devraient croître au rythme annuel composé de 217 % à partir de la base de 2025, un niveau jamais observé. OpenAI sera donc confronté à une véritable pression financière bientôt. Même selon le plan de la direction, les dépenses de calcul consommeront plus de 200 % de ses revenus au pic de 2027, sans compter les salaires, la recherche ou le marketing.
Selon le rapport de Groundbreaker Research, OpenAI est donc obligé de lever des fonds massifs, estimés entre 400 et 500 milliards de dollars sur cinq ans, pour refinancer ses dettes au fur et à mesure de leur activation. En comparaison, les engagements d'Anthropic culminent à environ 60 % de ses revenus en 2027 avant de redescendre, ce qui place ce laboratoire, dirigé par Dario Amodei, dans une situation financièrement plus viable.
À l'échelle du système global, la réévaluation des contrats atteindra un pic de 732 milliards de dollars en 2027 et de 820 milliards de dollars en 2028, pour un total de 2 400 milliards de dollars arrivant à échéance entre 2026 et 2029. « L'essor de l'IA se heurte à un mur », a écrit Groundbreaker Research.
Les risques systémiques pour les hyperscaleurs américains
Du côté des hyperscaleurs américains, il existe un mécanisme d'amortissement comptable similaire. Les dépenses de construction de centres de données sont capitalisées et la dépréciation ne commence qu'au moment de la mise en service, indépendamment de l'existence d'une demande réelle. Lorsque ces infrastructures s'activent en 2027-2028, les charges de dépréciation et les coûts fixes s'abattent directement sur le compte de résultat.
Selon Groundbreaker Research, environ 80 % des coûts d'un centre de données actif sont fixes dès l'activation. Si la demande décélère, l'effet de levier opérationnel se retourne violemment contre ces entreprises. « Les rendements sur capitaux investis des hyperscaleurs ne sont réels que dans la mesure où les laboratoires...
La fin de cet article est réservée aux abonnés. Soutenez le Club Developpez.com en prenant un abonnement pour que nous puissions continuer à vous proposer des publications.

