Suite à la polémique Sam Altman modifie l'accord conclu entre OpenAI et les États-Unis :il interdit à l'armée américaine d'espionner les Américains via ChatGPT, pour le reste du monde ça va
En l'espace d'une semaine, l'industrie de l'IA a vécu l'un de ses épisodes les plus révélateurs. Anthropic blacklistée comme une entreprise ennemie, OpenAI signant un accord militaire en catimini quelques heures plus tard, puis Sam Altman reconnaissant lui-même avoir bâclé l'affaire — avant de renégocier en urgence pour rassurer une opinion publique en colère. Derrière le feuilleton se cache une question fondamentale : jusqu'où les grandes firmes d'IA sont-elles prêtes à aller pour rester dans les bonnes grâces de Washington ?
Tout commence le vendredi 28 février 2026, quand le secrétaire à la Défense Pete Hegseth annonce que le Pentagone désigne Anthropic comme un « risque pour la chaîne d'approvisionnement en matière de sécurité nationale » — une étiquette jusqu'ici réservée aux entreprises étrangères suspectes, notamment chinoises. Cette désignation force les sous-traitants et fournisseurs du ministère de la Défense à certifier qu'ils n'utilisent aucun modèle d'Anthropic dans leurs workflows. Le président Trump, lui, va encore plus loin sur Truth Social, en ordonnant à l'ensemble des agences fédérales de cesser immédiatement d'utiliser la technologie d'Anthropic. La raison ? Anthropic avait refusé de signer un contrat sans garanties explicites que son IA ne serait pas utilisée pour la surveillance de masse des citoyens américains, ni pour des armes létales autonomes — c'est-à-dire capables de frapper des cibles sans intervention humaine.
Anthropic voulait l'assurance que ses modèles ne seraient pas utilisés pour des armes entièrement autonomes ou pour la surveillance de masse des Américains, tandis que le Pentagone exigeait qu'Anthropic accepte de laisser les militaires déployer ses modèles pour « tous les usages légaux ». Faute d'accord, le bras de fer s'est soldé par une rupture spectaculaire.
OpenAI dans l'embuscade
Quelques heures à peine après l'annonce du blacklistage d'Anthropic, OpenAI surgit dans la brèche. La firme de Sam Altman annonce avoir conclu un accord avec le Pentagone pour déployer ses modèles dans des systèmes militaires classifiés, précisément au moment où son rival vient d'être banni. Le timing est brutal. D'autant qu'Altman avait lui-même déclaré, quelques jours plus tôt, partager les mêmes « lignes rouges » qu'Anthropic sur la surveillance et les armes autonomes.
La réaction ne se fait pas attendre. Les désinstallations de l'application ChatGPT bondissent de 295 % en une seule journée le samedi, par rapport à un taux habituel de 9 %. Pendant ce temps, Claude d'Anthropic se hisse à la première place du classement de l'App Store d'Apple. Des tags à la craie couvrent les trottoirs devant les bureaux d'OpenAI à San Francisco — « Will you spy on your neighbors? », « Can America trust you? » (« Allez-vous espionner vos voisins ? », « L’Amérique peut-elle vous faire confiance ? »). Les critiques fusent de toutes parts, y compris de l'intérieur même de l'entreprise. Des chercheurs d'OpenAI prennent publiquement la parole. Aidan McLaughlin, scientifique chez OpenAI, publie sur X qu'il ne pense personnellement pas que « ce deal en valait la peine » — un post qui recueille près de 500 000 vues.
La renégociation en catastrophe
Face à l'ampleur du tollé, Sam Altman tente d'éteindre l'incendie. Dans un mémo interne qu'il partage ensuite publiquement sur X, Altman reconnaît avoir « bâclé » l'annonce : « Nous essayions sincèrement de désamorcer la situation et d'éviter un résultat bien pire, mais je pense que ça donnait une impression d'opportunisme et de négligence. »
Il s'empresse alors de contacter Emil Michael, sous-secrétaire à la Défense chargé de la recherche et de l'ingénierie, pour renégocier les termes du contrat. OpenAI et le Pentagone conviennent d'ajuster leur accord récemment signé, à la suite de critiques généralisées selon lesquelles la surveillance de masse nationale restait un risque réel.
Les modifications apportées au texte sont substantielles, au moins sur le papier. Le nouveau libellé du contrat précise que les systèmes d'IA d'OpenAI ne pourront pas être « intentionnellement utilisés pour la surveillance intérieure des ressortissants américains », en conformité avec le Quatrième Amendement, la loi sur la sécurité nationale de 1947 et la loi sur la surveillance du renseignement étranger de 1978. Les composantes du renseignement de défense — notamment la NSA, la NGA et la DIA — sont explicitement exclues du périmètre de l'accord.
Par ailleurs, l'amendement au contrat intègre une référence explicite aux données « acquises commercialement », comme les données de géolocalisation, l'historique de navigation ou les informations financières personnelles achetées auprès de data brokers — une zone grise légale qui était absente du texte initial.
La grande question qu'on ne pose pas
Mais au milieu de cette effervescence, un détail essentiel reste dans l'ombre, mis en lumière par le titre cynique — mais terriblement lucide — qu'a suscité l'affaire : Sam Altman interdit bien à OpenAI de surveiller les Américains. Qu'en est-il du reste du monde ?
La formulation retenue dans le contrat révisé est limpide à cet égard : « domestic surveillance of U.S. persons and nationals ». Pas de surveillance des citoyens américains sur le sol américain. Point. La loi américaine interdit au Pentagone de déployer l'IA pour la surveillance de masse des Américains, et la politique militaire américaine prévoit que les humains doivent conserver « un niveau de jugement approprié » sur l'usage de la force létale. Mais ces protections s'arrêtent là où commence le reste du monde.
Ce n'est pas un détail. Le Pentagone dispose de capacités de renseignement d'une portée mondiale. Des chercheurs soulignent que, sans garde-fous suffisants, l'IA pourrait permettre aux autorités de surveiller des individus avec une rapidité et une précision inédites, en parcourant des montagnes de données numériques pour suivre les déplacements et comportements des personnes. Ces préoccupations valent pour toute personne, quelle que soit sa nationalité.
Des experts juridiques ont également mis en doute le caractère exécutoire de ces nouvelles restrictions. Autrement dit : même pour les Américains, les garanties restent davantage déclaratives que techniques. Katrina Mulligan, responsable des partenariats de sécurité nationale chez OpenAI, a certes précisé que les agences de renseignement militaires sont exclues du contrat, mais elle a également ouvert la porte à de futures collaborations avec la NSA « si les garanties appropriées étaient en place ».
Le grand écart d'Altman
Ce qui rend la position d'Altman particulièrement difficile à défendre, c'est la cohérence de ses propres déclarations passées. Avant la conclusion du deal, Altman avait publiquement soutenu la position d'Anthropic — et de nombreux employés d'OpenAI avaient signé une lettre ouverte en faveur des lignes rouges de Dario Amodei. En signant un accord que ses propres équipes avaient contesté en principe, Altman s'est retrouvé dans une contradiction dont il n'est pas sorti indemne.
Sa justification, exprimée lors d'une réunion générale tendue avec ses employés le mardi, révèle la philosophie — et les limites — de sa démarche. Lors de cette réunion, Altman a indiqué que le Pentagone avait été clair : les décisions opérationnelles appartiennent au gouvernement. « Peut-être que tu penses que la frappe en Iran était une bonne chose et que l'invasion du Venezuela était une mauvaise chose. Tu n'as pas à te prononcer là-dessus. »
Ce positionnement — « nous fixons des limites techniques, mais les décisions d'emploi restent souveraines » — est précisément celui qu'Anthropic avait refusé. Et c'est peut-être ce qui distingue le plus profondément les deux entreprises, au-delà de la rhétorique.
Anthropic dans le rôle du martyr rentable
L'ironie de la situation n'a pas échappé aux observateurs. Claude d'Anthropic est devenu l'application la plus téléchargée sur l'App Store d'Apple au cours du week-end, détrônant ChatGPT — une victoire symbolique et commerciale inattendue pour une entreprise officiellement blacklistée par le gouvernement américain.
Anthropic avait un contrat de 200 millions de dollars avec le Pentagone, désormais annulé. Mais ce n'est pas un coup fatal pour une entreprise qui devrait générer au moins 18 milliards de dollars de revenus cette année. En revanche, la désignation comme « risque pour la chaîne d'approvisionnement » soulève des questions autrement plus complexes sur sa capacité à travailler avec des entreprises du secteur privé sous contrat fédéral.
Des experts juridiques ont aussi relevé que cette désignation exige normalement la réalisation d'une évaluation des risques et la notification du Congrès — des étapes qu'il n'est pas clair que le gouvernement ait respectées. Anthropic a d'ailleurs annoncé son intention de contester la désignation en justice.
Un précédent qui dépasse l'IA
L'épisode marque un tournant dans les relations entre les grandes firmes technologiques et l'État américain à l'ère de Trump 2.0. Pour la première fois, une entreprise américaine a été traitée comme un acteur étranger hostile — non pour avoir exporté illégalement des technologies, mais pour avoir refusé d'abandonner ses propres principes éthiques dans un contrat commercial.
Des élus démocrates ont annoncé des initiatives législatives pour interdire aux agences fédérales de « représailles » contre des fournisseurs de technologies qui cherchent à limiter l'usage de leurs outils pour « atténuer les risques pour les citoyens américains ».
Mais ces initiatives politiques avancent bien moins vite que les modèles d'IA eux-mêmes. Et pendant que le débat se concentre sur les droits des citoyens américains, il reste à savoir qui défend, dans ces contrats, les droits des personnes qui ne le sont pas.
Sources : OpenAI, classement des applications sur iOS (États-Unis)
Et vous ?
Les garanties contractuelles sont-elles suffisantes pour encadrer l'usage militaire de l'IA, ou faut-il des mécanismes de contrôle technique indépendants, voire une législation internationale ?
Le fait qu'Anthropic soit blacklistée constitue-t-il un précédent dangereux permettant au gouvernement américain de contraindre les entreprises privées à abandonner leurs principes éthiques sous peine de représailles économiques ?
L'absence de protection explicite pour les non-citoyens dans ces accords révèle-t-elle une conception étroitement nationaliste des droits humains dans le domaine de l'IA ?
OpenAI peut-il encore prétendre à une posture éthique crédible après cet épisode, ou son modèle de gouvernance est-il structurellement incompatible avec les lignes rouges qu'il prétend défendre ?
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